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Articles

Affichage des articles du janvier, 2020

Anniversaire

L’ancien dissident tchèque lève son verre. – A l’anniversaire de la mort de Lénine ! – Tu retardes, Pavel, c’était hier le 21 janvier. – Je sais, je sais... – C’était aussi celui de la mort de Louis XVI. – Ah bon ? Eh bien buvons aux deux ! Solange refuse de boire à l’avènement de Staline. Pavel a soif. Il est arrivé tout à l’heure. La bouteille de vin est à peine entamée. Il s’essaie à un autre toast. Solange y répond mollement. – Parle-moi plutôt de Prague, demande-t-elle. Comment ça va pour vous là-bas ? – Bien et mal. Une réponse de Tchèque. Pavel parle de Prague et lève son verre en l’honneur de Václav Havel, santé au dissident-président, que le pouvoir ne lui tourne pas la tête ! Solange cette fois trinque de bon cœur avec Pavel. Na zdraví, à ta santé. Elle boit de petites gorgées. Elle a le cœur qui tourne. Pavel Stanek a beau s’efforcer d’énumérer les innombrables difficultés qui attendent son pays, il ne peut cacher l’euphorie dans laquelle il se trouve. Il vient de r...

Rue Paryska

Solange a vingt ans. Elle marche rue Paryska, elle va chez Pavel. Elle ne sait pas où est Rudolph. Elle pense à la nuit qu’ils ont partagée près du palais de Wallenstein, aux rares mots d’amour qu’ils se sont murmuré en allemand. Est-il tchèque ? Est-il allemand ? Elle se demande si Pavel avait parlé d’elle à son fugace compagnon, qui lit le même livre qu’elle. Elle continue de suivre dans le roman de Leo Perutz l’histoire de l’empereur Rodolphe et ses amours avec la belle juive. Parlera-t-elle de Rudolph à Pavel ? Sur le trottoir de la rue Paryska, elle entend une voix crier derrière elle : « Esther ! Esther ! » Elle ne se retourne pas. Elle pense à lui, pourtant, mais elle ne comprend pas d’abord que ces cris sont pour elle, car elle s’appelle Solange Passemer et ne s’est jamais connu d’autre nom. Rudolph la rattrape : « Wohin gehst-Du so schnell ? », où t’en vas-tu si vite ? Je vais chez Pavel. Je t’accompagne. Or Pavel n’est pas chez lui. Ils décident de le chercher, ils vont tente...

Une porte claquée

Une étude de Chopin enveloppe l’après-midi de janvier. Fa mineur. Les doigts de Solange Passemer caressent le clavier. Elle bute sur un triolet. Recommence da capo. Il est pas un peu bizarros, ce mec ? Elle essaie de faire passer toute sa concentration dans le rythme balancé aux brusques accents. Elle n’est pas à ce qu’elle joue. Son esprit est fixé sur l’impatience et l’appréhension du tête-à-tête imminent. Elle attend Jean Descours. Ses mains parcourent le piano en membres autonomes, elles savent le morceau et le restituent toutes seules. Une fausse note a répondu au coup de sonnette. Sur la table basse, Solange a posé une bouteille de Bordeaux entamée et deux verres à pied. Jean a les cheveux perlés par la pluie. Il a ouvert son blouson mais ne l’a pas enlevé. Il est assis au bord du fauteuil, timidement penché dans la direction de son verre. Il est pas un peu bizarros ? Solange reste debout. Elle se met à boire. Elle dit qu’elle n’a pas eu le temps de réfléchir à son... son ...

Un autre temps de Prague

La première fois que Solange entre dans la capitale de la Bohême, elle a vingt ans. C'est l'été de Prague, l'été 68, celui du printemps. A Paris la révolution est finie. Son histoire avec le futur homme de pouvoir s’est terminée aussi, à bout portant, à cause d’une lâcheté déguisée en action virile. C’est alors qu’une vague camarade (Marie-Paule ? Marie-Claude ?) lui propose de partir à Prague avec elle. Solange dit adieu à son compagnon de lutte, son déjà ancien amant. L’amour va vite à vingt ans. Elle ne pleure pas. Mais elle ne lui pardonne pas. La première personne que Solange rencontre à Prague s’appelle Pavel Stanek. C'est un militant, un activiste lui aussi. Mais le coin de son œil pétille, il est doté d'humour – tchèque, cela va de soi. Solange verra au fil des années que les sentiments ne sont pas de vains mots pour Pavel ; il en est du moins ainsi de l'amitié qu'ils sauront façonner. Pour cause d'événements depuis mai, Solange n'a pas pas...

Le silence des villes

Il avait fallu plusieurs voyages à Solange pour qu’elle détermine l’impression étrange qui la prenait à chaque fois qu’elle entrait en Tchécoslovaquie – c’était le silence des villes. Peu d’automobiles circulaient dans les rues ; les gens s’estimaient heureux s’ils attendaient moins de dix ou douze ans la Skoda rêvée. Même lorsqu’un rassemblement se formait – dans le hall d’un théâtre ou à la queue leu leu devant un magasin d’alimentation – les gens parlaient bas. Ils se craignaient les uns les autres. Ni en Allemagne de l’Est, ni lors de ses rares séjours en Pologne Solange n’avait eu la même impression qu’en Tchécoslovaquie. On lui disait que c’était pire en Roumanie, mais elle ne s’y était jamais rendue, non plus qu’en URSS. Les gens chuchotaient et passaient sans bruit, comme des ombres de la lanterne magique. La rumeur que perçoit Solange dans la ville de Prague le 18 novembre 1989 n’est pas seulement différente ; elle est nouvelle et inédite ; elle n’existait plus depuis la fin...

Une fenêtre noire (Paris, 9 novembre 89)

La ligne du téléphone laisse passer un long blanc. Et puis Solange pleure, elle rit en même temps, elle hoquette avec Françoise et peut-être prononcent-elles le mot "incroyable". Solange se met à la fenêtre, comme elle le fait souvent. Elle veut prendre part à la fête. Rien. Paris est noir, Paris est silencieux au-delà des toits qui bordent la petite cour. Il est minuit peut-être, et Solange sent sur son cou les battements de ses veines ; il se passe quelque chose d'immense et elle est seule, incapable de refermer la fenêtre malgré le froid de novembre. Elle se sent exclue. Elle voudrait sortir, marcher sur le Ku-dam au milieu d'une foule insolite. Le téléphone recommence à sonner, et les lumières de Berlin vont tenir Solange éveillée toute la nuit. Grisée par les messages radiophoniques et les voix au bout du fil, elle partage des heures de liesse. Elle n'est plus seule dans son appartement, les sirènes chantent dans les ondes autour d'elle. Elle trinque à ...

Noël 1989 (2)

Il n’est pas dans les usages de la rue d’Auteuil d’écouter les informations la veille de Noël. La grand-mère de Jean regrette le temps où la messe de minuit avait réellement lieu à minuit. Quoi qu’il en soit, on s’occupe en attendant à quelque jeu de société – on ne dînera qu’après. Jean est assis à l’écart, un livre à la main. Il pense à cette longue nuit, au solstice d’hiver, à la marche des astres. Il bouge à peine lorsque sa famille part pour l’église, même sa grand-mère renonce cette année à lui lancer le moindre regard de reproche triste. Il sourit en son for intérieur ; il devient un homme qui peut faire ce qu’il veut. Resté seul, il se glisse dans la bibliothèque de son grand-père, il ausculte les reliures de cuir rouges et brunes. Il en caresse quelques unes. Dans le salon une guirlande électrique entortille un petit sapin. Sur la table de la salle à manger, une nappe blanche, de la porcelaine fine et des couverts en argent. Jean allume les bougies que sa grand-mère a placées...

Noël 1989 (1)

Sur le quai de la gare de Limoges, une jeune femme attend Solange. C'est sa nièce Caroline. Elle a vingt-et-un ans. Elle prépare une licence d'allemand. Dans la voiture, elle parle avec excitation. Elle s’en va dans deux jours à Berlin, après Noël. Caroline Rochas est une jeune conductrice. Solange trouve qu'elle roule trop vite, de plus son regard quitte sans cesse la route pour se tourner vers sa tante. Celle-ci n'est pas très rassurée, son œil fixe l'asphalte et scrute l'obscurité au-delà du cône jaune des phares. Les parents de Solange n’habitent plus au-dessus de l’école communale, mais presque au milieu des champs. Dans la maison des Passemer, c’est la veille de Noël. Caroline fait semblant d’aider sa mère ("l'aînée des filles Passemer") à préparer des gâteaux ; elle parle pour elle-même de son départ imminent pour « l’Est ». Ça sent bon la cannelle. Autour de la longue table de bois, les autres enfants Rochas jouent aux cartes avec leur gr...

Le Balancier

Je suis né là-bas dans un grand pays. Toujours l'hiver gelait La bouche du fleuve. Jamais de ma vie Je n'y retournerai. Et il y avait là-bas une ville aux franches avenues Chercher quelque chose était inutile c'était peine perdue. Du pont sur le fleuve gelé naissait par l'acier des jointures l'idée de cet autre hiver si glacé l'hiver des choses, bien sûr. Les traces se perdent, les saillants sont plats comme du verre Le balancier seul, arrêtant le temps peut y réchauffer l'air. Joseph Brodsky traduction Anne-Marie Passaret-Olive