Il avait fallu plusieurs voyages à Solange pour qu’elle détermine l’impression étrange qui la prenait à chaque fois qu’elle entrait en Tchécoslovaquie – c’était le silence des villes. Peu d’automobiles circulaient dans les rues ; les gens s’estimaient heureux s’ils attendaient moins de dix ou douze ans la Skoda rêvée. Même lorsqu’un rassemblement se formait – dans le hall d’un théâtre ou à la queue leu leu devant un magasin d’alimentation – les gens parlaient bas. Ils se craignaient les uns les autres. Ni en Allemagne de l’Est, ni lors de ses rares séjours en Pologne Solange n’avait eu la même impression qu’en Tchécoslovaquie. On lui disait que c’était pire en Roumanie, mais elle ne s’y était jamais rendue, non plus qu’en URSS. Les gens chuchotaient et passaient sans bruit, comme des ombres de la lanterne magique.
La rumeur que perçoit Solange dans la ville de Prague le 18 novembre 1989 n’est pas seulement différente ; elle est nouvelle et inédite ; elle n’existait plus depuis la fin du Printemps. Cependant ce jour-là ne forme pas à proprement parler un nœud dans sa mémoire. Ce n’est que lorsqu’elle aura pris conscience de l’importance de l’événement à cause de ses développements que le 18 novembre deviendra pour elle une date à retenir. Dans sa mémoire personnelle, il s'agglutine simplement à tous les autres, à la nébuleuse de l'été et de l'automne 89 où les bonnes et les mauvaises nouvelles se répondent, où les gouvernements communistes, peu à peu ébranlés dans tout l'Est, finissent par s'effondrer dans un nuage de poussière grise, comme un mur croulant sur lui-même. Où elle écrit beaucoup, où elle dort peu, où elle reçoit des messages hallucinants à toute heure du jour et de la nuit. Un va-et-vient incessant entre l'espoir et le refus de se laisser porter par l'enthousiasme ; car était-il possible que quelque chose change vraiment ? Solange Passemer, pas plus que les autres, n'avait rien vu venir.
La rumeur que perçoit Solange dans la ville de Prague le 18 novembre 1989 n’est pas seulement différente ; elle est nouvelle et inédite ; elle n’existait plus depuis la fin du Printemps. Cependant ce jour-là ne forme pas à proprement parler un nœud dans sa mémoire. Ce n’est que lorsqu’elle aura pris conscience de l’importance de l’événement à cause de ses développements que le 18 novembre deviendra pour elle une date à retenir. Dans sa mémoire personnelle, il s'agglutine simplement à tous les autres, à la nébuleuse de l'été et de l'automne 89 où les bonnes et les mauvaises nouvelles se répondent, où les gouvernements communistes, peu à peu ébranlés dans tout l'Est, finissent par s'effondrer dans un nuage de poussière grise, comme un mur croulant sur lui-même. Où elle écrit beaucoup, où elle dort peu, où elle reçoit des messages hallucinants à toute heure du jour et de la nuit. Un va-et-vient incessant entre l'espoir et le refus de se laisser porter par l'enthousiasme ; car était-il possible que quelque chose change vraiment ? Solange Passemer, pas plus que les autres, n'avait rien vu venir.
Commentaires
Enregistrer un commentaire