Il n’est pas dans les usages de la rue d’Auteuil d’écouter les informations la veille de Noël. La grand-mère de Jean regrette le temps où la messe de minuit avait réellement lieu à minuit. Quoi qu’il en soit, on s’occupe en attendant à quelque jeu de société – on ne dînera qu’après. Jean est assis à l’écart, un livre à la main. Il pense à cette longue nuit, au solstice d’hiver, à la marche des astres. Il bouge à peine lorsque sa famille part pour l’église, même sa grand-mère renonce cette année à lui lancer le moindre regard de reproche triste. Il sourit en son for intérieur ; il devient un homme qui peut faire ce qu’il veut. Resté seul, il se glisse dans la bibliothèque de son grand-père, il ausculte les reliures de cuir rouges et brunes. Il en caresse quelques unes.
Dans le salon une guirlande électrique entortille un petit sapin. Sur la table de la salle à manger, une nappe blanche, de la porcelaine fine et des couverts en argent. Jean allume les bougies que sa grand-mère a placées au milieu, dans de beaux chandeliers à trois branches, à côté de petits anges aux couleurs pastel. Il s'ennuie. Il voudrait que ce soit déjà l'année prochaine.
En rentrant de la messe, on a posé le petit Jésus d'argile peinte au centre de la crèche. On mange des plats fins, le professeur Descours sert des vins de grand prix. On ne sait pas qu'à Bucarest, une balle dans la nuque vient d'envoyer dans l'autre monde un couple de dictateurs.
Comment se construit la mémoire ? Qu’y a-t-il de commun entre ce qu’une femme avertie perçoit d’un événement historique au cœur duquel elle se faufile les poings serrés au fond des poches, et la trace que laissera dans la mémoire d’un jeune homme un autre événement (lié au premier par la chronologie, mais aussi par la géographie et l’histoire) aux antipodes de ce qu’il vit lui-même au moment où il advient ? La mort brutale d’un tyran suggère une représentation poisseuse et glacée qui s’oppose diamétralement au confort douillet d’un dîner de Noël en famille, quel que soit le sentiment de rejet qu’inspire à Jean ce genre de réunion.
Ce Noël-ci occupera-t-il une place particulière dans la pensée de Jean, au milieu de la mémoire diffuse des autres réveillons ? Pris ensemble, ils constituent une série d’éléments discontinus dans le temps linéaire de sa vie mais concentrés dans le temps cyclique de l’année, et celui de 1989 devrait a priori y trouver sa place, puisque l’expérience du soir de Noël n’a différé que par des détails de celle des autres années. Pourtant rétrospectivement il y associera la chute du Génie des Carpates – et même l’ouverture du mur de Berlin ainsi que la Révolution de Prague – car à ses souvenirs propres se superposera la représentation commune de l’événement. Pour construire sa propre mémoire il faut confronter son expérience à celle des autres ; peut-être Jean lira-t-il un jour l’analyse que Maurice Halbwachs fait de ce phénomène dans son ouvrage fondateur, Les Cadres sociaux de la mémoire. La mémoire collective est une représentation socialement partagée du passé. Mais comment se forme-t-elle ?
Solange Passemer a-t-elle conscience qu’elle vit ce que les sociologues définissent comme un marqueur de la mémoire collective le jour de novembre où elle va et vient au hasard dans Prague ? Pour cela, il faudrait qu’elle projette déjà dans le futur la représentation qu’elle se fait de l’évènement, c’est-à-dire qu’elle s’en forme un souvenir – une pensée reconstruite – au moment même où elle le vit. Et pour concevoir l’événement comme historique, il faudrait en outre qu’elle ait conscience qu’une même représentation du moment présent est en train de s’élaborer dans l’esprit de tas de gens. Or n’est-ce pas ce qu’elle devine dans les regards pétillants qu’elle croise ? Elle ne pourra cependant lui donner un nom (la Révolution de Velours) que lorsque ce nom aura une signification commune pour elle et pour les autres, par exemple ses amis tchèques avec qui elle en discutera de longues heures durant autour du Nouvel An. Lors des réunions que Françoise Girard ne manque pas d’organiser chez elle sous le moindre prétexte, Solange remarquera aussi que l’événement – avec son nom et sa date – fait partie du patrimoine commun de la mémoire, bien que dans cette assemblée, elle soit la seule à y avoir physiquement participé.
Interrogés sur ce qu'ils faisaient au moment où ils ont appris l'assassinat du président Kennedy à Dallas, beaucoup de sujets ont fourni des réponses extrêmement précises, comme s'ils revisualisaient l'instant avec exactitude. Lorsqu'il a lu cette étude quelques années avant la révolution roumaine de Noël, le professeur Descours a constaté qu'il en était ainsi pour lui-même ; il a pu également le vérifier lorsqu'il a posé la question à son épouse ainsi qu’au reste de son entourage. Il semble que cela soit dû à un traitement cognitif spécifique au moment de l'encodage de l'information, reposant sur des structures cérébrales particulières. En apprenant la mort des époux Ceaucescu le jour de Noël, le neurologue tente de se représenter la façon dont cette nouvelle affecte ses réseaux neuronaux dans cette phase d'enregistrement d'un événement, et comment celui-ci pourra être décodé plus tard par son cerveau pour être restitué à la mémoire – c'est-à-dire à la pensée. Inversement, un événement personnel peut catalyser un souvenir collectif. Sans doute la proclamation de l’état de siège en Pologne, le 13 décembre 1981 résonnerait-elle moins douloureusement dans la mémoire de Solange si le départ d’Isidoro Asconsa ne s’était produit dans les jours précédents. Et comment se mêle à tout cela la mémoire familiale ? Ou ses silences – comme celui qui a pudiquement entouré l’origine paternelle de Jean tout au long de sa petite enfance. Que pense le Professeur Descours de l’absence d’encodage de cette information dans le cerveau de son petit-fils, absence dont il est en grande partie responsable ?
Jean fait la grasse matinée. Plus tard, si on lui demande de se souvenir du moment où il a appris l'exécution des Ceaucescu, il saura dire qu'il prenait son petit déjeuner dans la maison de ses grands-parents. Précisera-t-il que cette page d’histoire est liée au souvenir de son premier amour d’homme ? Cependant il n'arrive toujours pas à retrouver ce qu'il faisait le 18 novembre. Il se souvient en revanche comment il a appris la chute du mur de Berlin.
Dans le salon une guirlande électrique entortille un petit sapin. Sur la table de la salle à manger, une nappe blanche, de la porcelaine fine et des couverts en argent. Jean allume les bougies que sa grand-mère a placées au milieu, dans de beaux chandeliers à trois branches, à côté de petits anges aux couleurs pastel. Il s'ennuie. Il voudrait que ce soit déjà l'année prochaine.
En rentrant de la messe, on a posé le petit Jésus d'argile peinte au centre de la crèche. On mange des plats fins, le professeur Descours sert des vins de grand prix. On ne sait pas qu'à Bucarest, une balle dans la nuque vient d'envoyer dans l'autre monde un couple de dictateurs.
Comment se construit la mémoire ? Qu’y a-t-il de commun entre ce qu’une femme avertie perçoit d’un événement historique au cœur duquel elle se faufile les poings serrés au fond des poches, et la trace que laissera dans la mémoire d’un jeune homme un autre événement (lié au premier par la chronologie, mais aussi par la géographie et l’histoire) aux antipodes de ce qu’il vit lui-même au moment où il advient ? La mort brutale d’un tyran suggère une représentation poisseuse et glacée qui s’oppose diamétralement au confort douillet d’un dîner de Noël en famille, quel que soit le sentiment de rejet qu’inspire à Jean ce genre de réunion.
Ce Noël-ci occupera-t-il une place particulière dans la pensée de Jean, au milieu de la mémoire diffuse des autres réveillons ? Pris ensemble, ils constituent une série d’éléments discontinus dans le temps linéaire de sa vie mais concentrés dans le temps cyclique de l’année, et celui de 1989 devrait a priori y trouver sa place, puisque l’expérience du soir de Noël n’a différé que par des détails de celle des autres années. Pourtant rétrospectivement il y associera la chute du Génie des Carpates – et même l’ouverture du mur de Berlin ainsi que la Révolution de Prague – car à ses souvenirs propres se superposera la représentation commune de l’événement. Pour construire sa propre mémoire il faut confronter son expérience à celle des autres ; peut-être Jean lira-t-il un jour l’analyse que Maurice Halbwachs fait de ce phénomène dans son ouvrage fondateur, Les Cadres sociaux de la mémoire. La mémoire collective est une représentation socialement partagée du passé. Mais comment se forme-t-elle ?
Solange Passemer a-t-elle conscience qu’elle vit ce que les sociologues définissent comme un marqueur de la mémoire collective le jour de novembre où elle va et vient au hasard dans Prague ? Pour cela, il faudrait qu’elle projette déjà dans le futur la représentation qu’elle se fait de l’évènement, c’est-à-dire qu’elle s’en forme un souvenir – une pensée reconstruite – au moment même où elle le vit. Et pour concevoir l’événement comme historique, il faudrait en outre qu’elle ait conscience qu’une même représentation du moment présent est en train de s’élaborer dans l’esprit de tas de gens. Or n’est-ce pas ce qu’elle devine dans les regards pétillants qu’elle croise ? Elle ne pourra cependant lui donner un nom (la Révolution de Velours) que lorsque ce nom aura une signification commune pour elle et pour les autres, par exemple ses amis tchèques avec qui elle en discutera de longues heures durant autour du Nouvel An. Lors des réunions que Françoise Girard ne manque pas d’organiser chez elle sous le moindre prétexte, Solange remarquera aussi que l’événement – avec son nom et sa date – fait partie du patrimoine commun de la mémoire, bien que dans cette assemblée, elle soit la seule à y avoir physiquement participé.
Interrogés sur ce qu'ils faisaient au moment où ils ont appris l'assassinat du président Kennedy à Dallas, beaucoup de sujets ont fourni des réponses extrêmement précises, comme s'ils revisualisaient l'instant avec exactitude. Lorsqu'il a lu cette étude quelques années avant la révolution roumaine de Noël, le professeur Descours a constaté qu'il en était ainsi pour lui-même ; il a pu également le vérifier lorsqu'il a posé la question à son épouse ainsi qu’au reste de son entourage. Il semble que cela soit dû à un traitement cognitif spécifique au moment de l'encodage de l'information, reposant sur des structures cérébrales particulières. En apprenant la mort des époux Ceaucescu le jour de Noël, le neurologue tente de se représenter la façon dont cette nouvelle affecte ses réseaux neuronaux dans cette phase d'enregistrement d'un événement, et comment celui-ci pourra être décodé plus tard par son cerveau pour être restitué à la mémoire – c'est-à-dire à la pensée. Inversement, un événement personnel peut catalyser un souvenir collectif. Sans doute la proclamation de l’état de siège en Pologne, le 13 décembre 1981 résonnerait-elle moins douloureusement dans la mémoire de Solange si le départ d’Isidoro Asconsa ne s’était produit dans les jours précédents. Et comment se mêle à tout cela la mémoire familiale ? Ou ses silences – comme celui qui a pudiquement entouré l’origine paternelle de Jean tout au long de sa petite enfance. Que pense le Professeur Descours de l’absence d’encodage de cette information dans le cerveau de son petit-fils, absence dont il est en grande partie responsable ?
Jean fait la grasse matinée. Plus tard, si on lui demande de se souvenir du moment où il a appris l'exécution des Ceaucescu, il saura dire qu'il prenait son petit déjeuner dans la maison de ses grands-parents. Précisera-t-il que cette page d’histoire est liée au souvenir de son premier amour d’homme ? Cependant il n'arrive toujours pas à retrouver ce qu'il faisait le 18 novembre. Il se souvient en revanche comment il a appris la chute du mur de Berlin.
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