Une étude de Chopin enveloppe l’après-midi de janvier. Fa mineur. Les doigts de Solange Passemer caressent le clavier. Elle bute sur un triolet. Recommence da capo.
Il est pas un peu bizarros, ce mec ?
Elle essaie de faire passer toute sa concentration dans le rythme balancé aux brusques accents. Elle n’est pas à ce qu’elle joue. Son esprit est fixé sur l’impatience et l’appréhension du tête-à-tête imminent. Elle attend Jean Descours. Ses mains parcourent le piano en membres autonomes, elles savent le morceau et le restituent toutes seules.
Une fausse note a répondu au coup de sonnette.
Sur la table basse, Solange a posé une bouteille de Bordeaux entamée et deux verres à pied. Jean a les cheveux perlés par la pluie. Il a ouvert son blouson mais ne l’a pas enlevé. Il est assis au bord du fauteuil, timidement penché dans la direction de son verre.
Il est pas un peu bizarros ?
Solange reste debout. Elle se met à boire. Elle dit qu’elle n’a pas eu le temps de réfléchir à son... son récit. L’a-t-elle lu ? Oui, bien sûr, mais… Elle se balance un peu, le rythme de Chopin lui passe encore dans les bras. Une clope...
– Vous fumez ? demande-t-elle.
– Non, Madame.
Elle sursaute. Madame. Bien sûr. Une distance longue de vingt ans. Avait-elle osé espérer ? Elle allume une cigarette, s’assoit sur le canapé. Ses genoux touchent presque ceux de Jean. Elle sent monter en elle une envie nerveuse de rire.
Ils forment un drôle de duo, ne trouve-t-il pas ? Il écrit de la science-fiction sous forme de poésie pendant que l’Empire soviétique s’écroule et elle, au lieu d’écouter la vibration formidable du monde, elle lit ses vers et pense à lui. Est-ce qu’il rougit un petit peu ? Solange avoue à demi-mots son angoisse de ne rien trouver à lui dire sur son manuscrit et lui se tient là, timide et rougissant, et il l’appelle Madame. Maintenant Jean rougit vraiment. Solange s’enflamme. Lit-il les journaux ? Regarde-t-il la télé de temps en temps ?
– Oui... Madame.
Jean est tout rouge, mais il a mis à ses lèvres un sourire ironique qui manque de désarçonner Solange.
Alors plutôt que de se moquer d’elle, il devrait réaliser que pour un amateur de science-fiction, il est servi en ce moment par l’actualité. Jean fait une moue, voudrait interrompre ce flot des paroles. Mais peut-être ne voit-il pas pourquoi elle n’a pas eu le temps de réfléchir à son manuscrit ? A bientôt sur Andromède... Ouvrez les yeux mon petit monsieur. A bientôt à Berlin réunifiée, oui, à bientôt à Prague libérée ! Il aime les rimes ? Allons-y pour Varsovie qui rit, pour Budapest en liesse, pour Bucarest... ou ce qu’il en reste. Solange soupire. Elle regarde Jean. Elle se demande comment un garçon de vingt ans qui écrit certes de mauvais vers, mais qui semble loin d’être idiot, comment un étudiant brillant – n’est-il pas en classe préparatoire aux Grandes Ecoles ? – peut se désintéresser à ce point de la révolution gigantesque en train de s’accomplir autour de lui. Alors que c’est tellement angoissant, et tellement passionnant...
– Bien plus qu’un pauvre manuscrit...
Solange l’interrompt encore, rageuse, accusatrice. Il s’en fout n’est-ce pas ? Un mur est tombé, bah ! C’est la plus grande révolution du siècle : qu’importe ? Se rend-il compte que le 1er janvier elle était à Prague et qu’à la télévision tchécoslovaque, elle dit bien tché-co-slo-vaque... – Vous avez entendu le président Václav Havel...
Il dit ça comme si c’était naturel ! Oui, le président Václav Havel. Qu’est-ce que c’est pour lui ? Un nom qu’il a appris avant-hier ! Se rend-il compte que pour elle, ce nom a été pendant vingt ans synonyme de liberté, de vérité ? Qu’il a symbolisé le devoir de persévérer, même si la lutte semblait perdre un peu plus d’espoir avec chaque répression... Qu’en dix jours le dissident est devenu président !
– Vous n’avez pas aimé, c’est ça ?
– Quoi ?
Jean n’y croit pas. Parce que depuis son estrade elle lui a paru belle et intelligente et sensible, il a offert à une inconnue la primeur de la lecture de son œuvre ; il est venu chez elle avec l’espoir, presque la certitude que ses vers l’auraient touchée ; et elle dit : « quoi ? »
L’angoisse que Solange enfonce énergiquement depuis tout à l’heure sous sa fausse assurance et ses déclarations fermes remonte d’un seul coup dans sa gorge. Elle se souvient de la raison de la présence du jeune homme. Elle lui dit qu'elle n'a pas eu le temps de lire son manuscrit. Elle ment à Jean. Elle ne voit pas d’issue.
Le téléphone sonne. Elle court vers cet appel providentiel. Elle se croit sauvée.
– Allô ?
La porte claque comme une gifle. Solange n’entend que ce bruit, son écho dans ses ventricules, dans sa glotte, au creux de son œsophage. Une gifle et la peur du vide.
– Allô madame Passemer ? Allô ? Vous m’entendez ?
Wo bist-Du, Jean ?, où es-tu ?
Il est pas un peu bizarros, ce mec ?
Elle essaie de faire passer toute sa concentration dans le rythme balancé aux brusques accents. Elle n’est pas à ce qu’elle joue. Son esprit est fixé sur l’impatience et l’appréhension du tête-à-tête imminent. Elle attend Jean Descours. Ses mains parcourent le piano en membres autonomes, elles savent le morceau et le restituent toutes seules.
Une fausse note a répondu au coup de sonnette.
Sur la table basse, Solange a posé une bouteille de Bordeaux entamée et deux verres à pied. Jean a les cheveux perlés par la pluie. Il a ouvert son blouson mais ne l’a pas enlevé. Il est assis au bord du fauteuil, timidement penché dans la direction de son verre.
Il est pas un peu bizarros ?
Solange reste debout. Elle se met à boire. Elle dit qu’elle n’a pas eu le temps de réfléchir à son... son récit. L’a-t-elle lu ? Oui, bien sûr, mais… Elle se balance un peu, le rythme de Chopin lui passe encore dans les bras. Une clope...
– Vous fumez ? demande-t-elle.
– Non, Madame.
Elle sursaute. Madame. Bien sûr. Une distance longue de vingt ans. Avait-elle osé espérer ? Elle allume une cigarette, s’assoit sur le canapé. Ses genoux touchent presque ceux de Jean. Elle sent monter en elle une envie nerveuse de rire.
Ils forment un drôle de duo, ne trouve-t-il pas ? Il écrit de la science-fiction sous forme de poésie pendant que l’Empire soviétique s’écroule et elle, au lieu d’écouter la vibration formidable du monde, elle lit ses vers et pense à lui. Est-ce qu’il rougit un petit peu ? Solange avoue à demi-mots son angoisse de ne rien trouver à lui dire sur son manuscrit et lui se tient là, timide et rougissant, et il l’appelle Madame. Maintenant Jean rougit vraiment. Solange s’enflamme. Lit-il les journaux ? Regarde-t-il la télé de temps en temps ?
– Oui... Madame.
Jean est tout rouge, mais il a mis à ses lèvres un sourire ironique qui manque de désarçonner Solange.
Alors plutôt que de se moquer d’elle, il devrait réaliser que pour un amateur de science-fiction, il est servi en ce moment par l’actualité. Jean fait une moue, voudrait interrompre ce flot des paroles. Mais peut-être ne voit-il pas pourquoi elle n’a pas eu le temps de réfléchir à son manuscrit ? A bientôt sur Andromède... Ouvrez les yeux mon petit monsieur. A bientôt à Berlin réunifiée, oui, à bientôt à Prague libérée ! Il aime les rimes ? Allons-y pour Varsovie qui rit, pour Budapest en liesse, pour Bucarest... ou ce qu’il en reste. Solange soupire. Elle regarde Jean. Elle se demande comment un garçon de vingt ans qui écrit certes de mauvais vers, mais qui semble loin d’être idiot, comment un étudiant brillant – n’est-il pas en classe préparatoire aux Grandes Ecoles ? – peut se désintéresser à ce point de la révolution gigantesque en train de s’accomplir autour de lui. Alors que c’est tellement angoissant, et tellement passionnant...
– Bien plus qu’un pauvre manuscrit...
Solange l’interrompt encore, rageuse, accusatrice. Il s’en fout n’est-ce pas ? Un mur est tombé, bah ! C’est la plus grande révolution du siècle : qu’importe ? Se rend-il compte que le 1er janvier elle était à Prague et qu’à la télévision tchécoslovaque, elle dit bien tché-co-slo-vaque... – Vous avez entendu le président Václav Havel...
Il dit ça comme si c’était naturel ! Oui, le président Václav Havel. Qu’est-ce que c’est pour lui ? Un nom qu’il a appris avant-hier ! Se rend-il compte que pour elle, ce nom a été pendant vingt ans synonyme de liberté, de vérité ? Qu’il a symbolisé le devoir de persévérer, même si la lutte semblait perdre un peu plus d’espoir avec chaque répression... Qu’en dix jours le dissident est devenu président !
– Vous n’avez pas aimé, c’est ça ?
– Quoi ?
Jean n’y croit pas. Parce que depuis son estrade elle lui a paru belle et intelligente et sensible, il a offert à une inconnue la primeur de la lecture de son œuvre ; il est venu chez elle avec l’espoir, presque la certitude que ses vers l’auraient touchée ; et elle dit : « quoi ? »
L’angoisse que Solange enfonce énergiquement depuis tout à l’heure sous sa fausse assurance et ses déclarations fermes remonte d’un seul coup dans sa gorge. Elle se souvient de la raison de la présence du jeune homme. Elle lui dit qu'elle n'a pas eu le temps de lire son manuscrit. Elle ment à Jean. Elle ne voit pas d’issue.
Le téléphone sonne. Elle court vers cet appel providentiel. Elle se croit sauvée.
– Allô ?
La porte claque comme une gifle. Solange n’entend que ce bruit, son écho dans ses ventricules, dans sa glotte, au creux de son œsophage. Une gifle et la peur du vide.
– Allô madame Passemer ? Allô ? Vous m’entendez ?
Wo bist-Du, Jean ?, où es-tu ?
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