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Noël 1989 (1)

Sur le quai de la gare de Limoges, une jeune femme attend Solange. C'est sa nièce Caroline. Elle a vingt-et-un ans. Elle prépare une licence d'allemand. Dans la voiture, elle parle avec excitation. Elle s’en va dans deux jours à Berlin, après Noël. Caroline Rochas est une jeune conductrice. Solange trouve qu'elle roule trop vite, de plus son regard quitte sans cesse la route pour se tourner vers sa tante. Celle-ci n'est pas très rassurée, son œil fixe l'asphalte et scrute l'obscurité au-delà du cône jaune des phares.

Les parents de Solange n’habitent plus au-dessus de l’école communale, mais presque au milieu des champs. Dans la maison des Passemer, c’est la veille de Noël. Caroline fait semblant d’aider sa mère ("l'aînée des filles Passemer") à préparer des gâteaux ; elle parle pour elle-même de son départ imminent pour « l’Est ». Ça sent bon la cannelle. Autour de la longue table de bois, les autres enfants Rochas jouent aux cartes avec leur grand-mère. Leur père enfile des bottes en caoutchouc pour aller prendre l’air. Allongée sur le canapé près de la cheminée, Solange lève les yeux quand retentit une exclamation d’humeur – sa mère est une mauvaise joueuse légendaire – ou de triomphe. Elle se sent chez elle. Si Solange pouvait détacher son esprit d’un jeune auteur de science-fiction, elle penserait peut-être au philosophe Ricœur, à la tendresse qu’il avoue pour la mémoire des proches, « les seuls qui ont pu se réjouir de ma naissance, qui peut-être déploreront ma mort, parce que moi je suis déjà né, je ne suis pas encore mort et l’état civil s’en fiche ».
Solange se sent exactement seule. Une guirlande clignote autour du sapin. Avec un soupir discret, elle commence la page 68 du manuscrit de Jean Descours. Son beau-frère salue la compagnie et s’apprête à tourner la poignée de la porte quand Monsieur Passemer, l'ancien instituteur, entre en trombe dans la pièce :
– Solange ! Ils ont liquidé Ceaucescu !
Il hurle. Il s'adresse à sa deuxième fille, comme si cela n'intéressait qu'elle, et il repart en trombe. Solange se lève d'un bond et rattrape son père sur le seuil de son bureau. Sa nièce Caroline la talonne. Soixante-douze pages manuscrites s'éparpillent autour du canapé. Le gendre enlève ses bottes en caoutchouc. Il rejoint les autres près du poste de radio. Ça sent bon la cannelle. Autour de la table dressée pour Noël, il manque une convive. C'est Solange, qui est devant la télé avec un carnet et un stylo. On vient la chercher. Elle vient. Elle repart. On lui apporte un verre de vin. Elle revient. Tous les regards vont droit sur elle. Elle fait son rapport. Les regards se croisent autour de la table.
On parle d'autre chose. Caroline apporte les assiettes pour le dessert. Solange a la tête ailleurs, loin à l'Est, vers Bucarest et Timisoara.
– Il est pas un peu bizarros, le mec qui a écrit ça ? » demande son neveu. Et il montre du doigt soixante-douze pages manuscrites sagement empilées sur le canapé. Solange se tourne vers lui. Elle pense : « Oh, non ! ». Elle répond :
– Je ne sais pas. Je ne le connais pas. C'est le fils d'un collègue.
L’adolescent hausse les épaules.
– Il doit être complètement taré, dit-il.
On parle d'autre chose. La tête de Solange est pleine de noms. Wanda. Bucarest. Andromède ou Sirius. Jean. La tête de Solange est traversée de phrases. Jean au pays des Bizarros. Son neveu a raison. Et Solange au pays des Tarées. A bientôt. Timisoara. Tout au fond de la tête de Solange, quelques mots que lui murmure son cœur. Elle parle d'autre chose. Elle ne veut pas les entendre. Mais ils sont là.

Est-ce à ce moment-là, quand elle s’est mise à mentir aux autres, que Solange a cessé de se mentir à elle-même ? En répondant : « Je ne le connais pas. » Elle mentait enfin consciemment.

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