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Anniversaire

L’ancien dissident tchèque lève son verre.
– A l’anniversaire de la mort de Lénine !
– Tu retardes, Pavel, c’était hier le 21 janvier.
– Je sais, je sais...
– C’était aussi celui de la mort de Louis XVI.
– Ah bon ? Eh bien buvons aux deux !
Solange refuse de boire à l’avènement de Staline. Pavel a soif. Il est arrivé tout à l’heure. La bouteille de vin est à peine entamée. Il s’essaie à un autre toast. Solange y répond mollement.
– Parle-moi plutôt de Prague, demande-t-elle. Comment ça va pour vous là-bas ?
– Bien et mal.
Une réponse de Tchèque. Pavel parle de Prague et lève son verre en l’honneur de Václav Havel, santé au dissident-président, que le pouvoir ne lui tourne pas la tête ! Solange cette fois trinque de bon cœur avec Pavel. Na zdraví, à ta santé. Elle boit de petites gorgées. Elle a le cœur qui tourne. Pavel Stanek a beau s’efforcer d’énumérer les innombrables difficultés qui attendent son pays, il ne peut cacher l’euphorie dans laquelle il se trouve. Il vient de retrouver sa patrie (et il se prend à chanter le refrain de Bedrich Smetana qui porte ce titre), après une absence de plus de dix ans. Il a revu sa famille – à quelques décès près. Il s’est même payé le luxe d’emmener à Marianské Lazné l’équipe de journalistes hollandais à qui il servait d’interprète.
Marianské Lazné est une charmante ville thermale du Nord de la Bohème, que Pavel Stanek déteste – comme la plupart des villes auxquelles peut s’appliquer le qualificatif de charmante. S’il avait la même passion pour les mots que Jean Descours, il en exprimerait ainsi la raison : localité charmante rime avec rumeurs peu clémentes et conscience dormante. A la fin des années soixante-dix, après un troisième séjour en prison, Pavel décide de ne pas retourner prendre son poste de veilleur de nuit dans l’usine de chocolats. Il lui faut prendre plusieurs trains avant de rejoindre Solange au bout d’un quai, à Paris.
Pavel rit encore de la tête du directeur de l’usine quand il l’a vu arriver au bras d’un caméraman occidental et que...
– Solange, tu m’écoutes ?
– Oui, oui, je t’écoute.
– Tu as l’air bizarre.
Solange au pays des Bizarros ?
– Je suis amoureuse.
Pavel rit de plus belle et se ressert un verre.
– Buvons à tes amours !
– Ne bois pas trop, Pavel, dit-elle en se resservant à son tour.

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