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Un autre temps de Prague

La première fois que Solange entre dans la capitale de la Bohême, elle a vingt ans. C'est l'été de Prague, l'été 68, celui du printemps. A Paris la révolution est finie. Son histoire avec le futur homme de pouvoir s’est terminée aussi, à bout portant, à cause d’une lâcheté déguisée en action virile. C’est alors qu’une vague camarade (Marie-Paule ? Marie-Claude ?) lui propose de partir à Prague avec elle. Solange dit adieu à son compagnon de lutte, son déjà ancien amant. L’amour va vite à vingt ans. Elle ne pleure pas. Mais elle ne lui pardonne pas.

La première personne que Solange rencontre à Prague s’appelle Pavel Stanek. C'est un militant, un activiste lui aussi. Mais le coin de son œil pétille, il est doté d'humour – tchèque, cela va de soi. Solange verra au fil des années que les sentiments ne sont pas de vains mots pour Pavel ; il en est du moins ainsi de l'amitié qu'ils sauront façonner. Pour cause d'événements depuis mai, Solange n'a pas passé les examens de sa licence d'allemand. Elle possède toutefois assez bien cette langue pour pouvoir suivre la traduction que l'un ou l'autre des camarades de Pavel lui fait des discussions passionnées où il l'entraîne. La plupart d'entre elles ont lieu dans quelque appartement normé de la périphérie, et Solange a du mal à distinguer l'un de l'autre ces immeubles à la forme triste et au mauvais crépi noirci par les rejets des usines.
Le soleil brille à Prague. L'excitation qu'y découvre Solange a une vibration intense. La jeune Française la perçoit pleinement le jour où est publié – la censure n'a-t-elle pas été supprimée quelques jours plus tôt ? – le Manifeste des deux mille mots appelant le pays à suivre « les voies du socialisme jusqu'à la démocratie ». Pavel en tremble d'espérance au point que Solange, même si elle comprenait le tchèque, ne parviendrait pas à lire une seule ligne du journal qu'il agite devant elle quand il la retrouve au bar de l’hôtel Tatran sur la place Wenceslas. Il traduit les deux mille mots en allemand, sans se soucier du garçon blond qui l'accompagne, qu'il omet de présenter, et qu'il oublie derrière lui, trop pressé d'aller discuter la nouvelle et faire lire ailleurs le manifeste.
Le garçon blond reste assis, boit une gorgée de bière. Il sourit à Solange en désignant du menton le livre qu'elle a posé, ouvert, sur la table et qui s'intitule Nachts unter der steinernen Brücke. Il sort un livre de sa poche : c'est le même exactement, avec sa couverture bleu lavande. Il sourit encore, doucement. Il demande « Wo warst-du, Esther ? », où étais-tu ? Elle sourit à son tour. La Nuit sous le pont de pierre de Leo Perutz raconte la Prague de la Renaissance à travers les amours oniriques de la juive Esther, la femme du riche Meisl, et de Rodolphe II, empereur du Saint Empire romain germanique.
« Ich bin da, Rudolph », répond Solange, je suis là.
Esther a pris la main de Rudolph au sortir du bar, ils marchent dans les rues de Prague, sans autre lien encore que ce nœud de leurs doigts et des amours rêvées. Serrant les poings au fond des poches de son anorak mauve, Solange reconnaîtra le porche où ils se sont arrêtés, près du palais de Wallenstein. C'est l'été, c'est le printemps, la vie semble un songe heureux. Prague d'ailleurs rêve à voix haute autour d'eux, qui parlent à peine. Ils marchent. Leurs doigts se serrent de plus en plus et leurs cœurs se nouent. Leur nuit est un rêve de chair.
Au petit matin le nœud se défait. Il ne lui demande pas où elle s'en va. Elle le laisse s'éloigner.

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