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Comment procède la mémoire ? La marque qu’y imprime tout événement s’y éparpille-t-elle ? Pour ramener cet événement à l’esprit et le reconstituer, la mémoire va-t-elle chercher dans toutes les directions de ses réseaux neuronaux les morceaux épars qui s’y sont logés au hasard – à moins qu’ils n’aient suivi leur logique propre, qui échappe aux plus grands spécialistes. Si on lui posait la question, le professeur Descours pourrait disserter des heures sur les différents systèmes de modélisation de la mémoire mis successivement en avant par d’illustres confrères – le behaviorisme, le conditionnement de type pavlovien, la psychologie cognitive – et exprimer sa propre préférence pour les modèles connexionnistes. Solange Passemer ne rencontrera probablement jamais le grand-père de son amant actuel. Elle ne le souhaite aucunement. Et quand bien même aurait lieu entre eux une discussion – ou plutôt un monologue du médecin qu’elle tenterait de suivre avec le plus d’attention possible – il n’e...

Flocons

Pour cause de tempête, on a fermé les grilles du jardin du Palais-Royal. Solange le longe sous les arcades. Il y a quelques nuits, au cœur de février, le vent déchiquetait les branches des tilleuls que des hommes en bleu amassent maintenant comme ils peuvent en tristes fagots. Les éléments hurlaient. Au chaud d’un petit appartement de la place des Victoires, les corps de Solange et de son jeune amant s’étaient séparés. Leurs âmes commençaient de s’ouvrir l’une à l’autre, à voix presque basse. La neige tombe sur Paris. Ce soir, lorsque Solange rentrera de la Porte Dauphine, elle aura formé un tapis diaphane sur le sable de ce jardin, brouillé par les traces des branches que l’on aura traînées. La neige reflètera des couches de mémoire suspendues dans la conscience de Solange, qu’elle déroulera peut-être un jour pour les amener jusqu’à l’expression du souvenir. Elle racontera à Jean les flocons de décembre 1981, la voix annonçant à la radio l’état de siège en Pologne. Saura-t-elle alors ...
Les tableaux qui composent La Nuit sous le Pont de pierre – le livre qui a noué l’amour de Solange et de Marc – se répondent et s’éclairent l’un l’autre. Pour comprendre tout le sens de chacun, il faut avoir les précédents en mémoire, et chaque pas dans la lecture éclaire un peu plus les chapitres d’avant. Au lieu de se dérouler en droite ligne, le récit s’inscrit en épaisseur. Les temps du roman s’entremêlent, les voix des rêves se superposent aux incantations des âmes des morts, et l’histoire se bâtit sur des couches successives de mémoire. Solange procède-t-elle de la même façon au mois de mars, lorsqu’elle fouille le tas des lettres et des notes accumulées depuis l’automne, qu’elle creuse dans leur profondeur pour en faire jaillir la description de la ville de Berlin avec son mur tombé ? Le récit de Solange Passemer contribue à la construction de l’histoire ; il est à la fois restitution de la mémoire et mise en forme d’une pensée. Car l’histoire ne se confond pas avec la mémoire...

mai 68 et autres dates

Solange finit toujours ses récits de mai 68 par son départ à Prague. Même lorsqu’elle ne raconte pas pour la centième fois sa rencontre avec Rudolph ou leur nuit à l’ombre de Wallenstein, ou bien le téléphone qui la réveille au cœur d’août, elle fait au moins allusion à la petite voiture de Marie-Paule (ou Marie-Claude ? Solange s’agace de l’imprécision de sa mémoire) qui roulait les vitres grand ouvertes, et à leur halte au bord du Neckar dans la ville d’Heidelberg que Solange qualifie de charmante sans savoir ce que ce terme recouvre pour son ami Pavel. Jean ne peut s’empêcher d’éprouver de la sympathie pour l’Amant du Pont du pierre. Sans doute parce que c’est justement de la sympathie – beaucoup plus que de l’amour ou de la passion – qui perce dans les souvenirs de Solange lorsqu’elle parle de lui. Jean aime le récit de ces jours de Prague, que Solange comme par magie change en histoire dorée, même si sa voix s’éraille à la fin de l’été. Jean écrit. Il cherche à construire un ré...

août 1984

Au téléphone, Solange dit à Hermann qu’elle se languit de lui. Elle laisse passer les mois jusqu’à l’été. Elle court dans le métro pour être à l’heure à la gare. A Berlin, Hermann monte dans le train de leurs retrouvailles. Ils y restent jusqu’à Varsovie. Le photographe d’Allemagne de l’Ouest est chargé d’une mission : rapporter pour un grand quotidien des photos de la rencontre à laquelle Jacek Kuron et Adam Michnik, deux dirigeants du syndicat Solidarnosc, ont convié la presse occidentale. Une éclaircie s’annonce-t-elle ? Le général Jaruzelski vient de décréter une amnistie pour les militants arrêtés aux premières heures de l’état de siège, une nuit glaciale de décembre 1981. Les éléments semblent ponctuer les événements ; la chaleur est étouffante à Varsovie cet après-midi d’août 1984, et dans leurs voitures banalisées qu’on aperçoit par les fenêtres du petit appartement, les hommes de la police politique doivent transpirer autant que les journalistes auxquels s’est jointe Solange. ...

solange

Hermann Vorberger ne se contente plus de photographier les arabesques multicolores qui serpentent sur le mur de Berlin sans aucun espoir – quoiqu’on en dise – de le lézarder un jour. Souvent il appelle Solange pour qu’elle entre dans le champ de son objectif. Le temps d’un cliché elle fait cesser le claquement de ses dents. Aussitôt après elle recommence à courir le long du mur pour tenter de se réchauffer. C’est vers le milieu des années 80. L’hiver est particulièrement rigoureux. Solange ne rêve que d’une chose : descendre les marches d’une Weinstube, lever son verre et boire à la santé de son nouvel amant. Elle le surnommera l’Amant allemand. Hermann n’est Berlinois que depuis peu. Il est originaire d’une petite ville de la banlieue de Stuttgart. Il s’obstine à vouloir terminer ses quatre rouleaux de pellicule couleur. De l’autre côté du mur, la ville est grise. Depuis ses deux visites au musée de Pergame, le mois de son arrivée, Hermann n’y est plus jamais retourné. Il dit que ça ...

Incertitudes

« La cause directe du renversement des régimes des démocraties populaires en 1989 fut le renoncement de Gorbatchev de recourir à la force pour restaurer le monopole des partis communistes et l’hégémonie de l’URSS. Pourquoi ? C’est la grande question. L’incertitude de tout le monde quant aux vraies intentions soviétiques a pesé sur les événements et a joué en faveur de leur déroulement pacifique. Au printemps et à l’été 1989, la crainte d’un durcissement de l’attitude soviétique préoccupe les esprits des capitales d’Europe centrale, tant le laxisme affiché par Moscou paraissait invraisemblable. Dans les chancelleries occidentales, on s’interrogeait sur les arrière-pensées des maîtres du Kremlin. » François Fejtö. En août 1991, Jean Descours est à Prague. Il y apprend qu’un putsch est en cours à Moscou. Il sent la peur présente dans la ville de Prague, où il se trouve pour la première fois – physiquement, car en pensée il y a déambulé souvent à l’époque de sa liaison avec Solange Passe...