Solange finit toujours ses récits de mai 68 par son départ à Prague. Même lorsqu’elle ne raconte pas pour la centième fois sa rencontre avec Rudolph ou leur nuit à l’ombre de Wallenstein, ou bien le téléphone qui la réveille au cœur d’août, elle fait au moins allusion à la petite voiture de Marie-Paule (ou Marie-Claude ? Solange s’agace de l’imprécision de sa mémoire) qui roulait les vitres grand ouvertes, et à leur halte au bord du Neckar dans la ville d’Heidelberg que Solange qualifie de charmante sans savoir ce que ce terme recouvre pour son ami Pavel.
Jean ne peut s’empêcher d’éprouver de la sympathie pour l’Amant du Pont du pierre. Sans doute parce que c’est justement de la sympathie – beaucoup plus que de l’amour ou de la passion – qui perce dans les souvenirs de Solange lorsqu’elle parle de lui. Jean aime le récit de ces jours de Prague, que Solange comme par magie change en histoire dorée, même si sa voix s’éraille à la fin de l’été.
Jean écrit. Il cherche à construire un récit. Il essaye de se souvenir des différentes façons qu’a Solange de lui parler des événements du passé.
Souvent il compare la manière avec laquelle Solange transmue la mémoire en songe, et le discours froid de Marc Lavalle. Ce dernier raconte pourtant la même chose, l’effervescence, la foi dans la liberté, et les colonnes de blindés qui finissent par l’écraser. Pourquoi Jean, qui a tant de plaisir à suivre Solange dans cette ville pour lui inconnue – et par là même chargée d’un potentiel inépuisable de rêve – a-t-il toujours eu du mal à supporter d’écouter Marc Lavalle décrire les mêmes moments ?
Peut-être parce que l’homme qui fut blond, et qui aujourd’hui arbore une quarantaine joviale et grisonnante, ne sait parler que de faits collectifs et « historiques » – il insiste toujours sur ce mot ; parce qu’il raconte en témoin extérieur des choses qu’il aurait tout aussi bien pu apprendre dans les journaux ou les livres d’histoire – qui dit à Jean que ce n’est pas effectivement le cas ? – tout en faisant mine de les savoir mieux que quiconque, car il se pose là : il a participé à ces événements, et il s’en vante.
– J’étais à Prague le 21 août 68, moi !
Oui, de même que Solange était à Prague le 18 novembre 89 – c’est d’ailleurs le tout premier souvenir que Jean l’a entendue raconter, dans une classe bondée du lycée Lakanal de Sceaux, et ce jour-là Solange non plus n’a pas omis de souligner l’importance « historique » de ce qu’on allait bientôt nommer la Révolution de Velours.
Sauf que Solange ne raconte pas en témoin. Elle parle en femme, elle dit ce qu’elle a ressenti, ou plutôt ce qu’elle ressent au cœur de sa mémoire, elle offre ses souvenirs sans chercher à montrer qu’elle en sait plus qu’un autre. Elle dit ce qu’elle a vécu, par hasard elle s’est trouvée à l’intérieur de l’histoire, qu’elle ne tente pas d’englober dans une vision magistrale. C’est peut-être pour cela que Jean aime Solange. Elle ne cherche pas à en imposer.
Ainsi souvent, quand Solange lui parle du Printemps de Prague, Jean pense-t-il à Marc Lavalle. Or jamais il n’imaginerait que ce dernier puisse être l’Amant au nom impérial dont il est pourtant question, ni que ces souvenirs, dits si différemment, soient attachés par un nœud commun.
Jean ne peut s’empêcher d’éprouver de la sympathie pour l’Amant du Pont du pierre. Sans doute parce que c’est justement de la sympathie – beaucoup plus que de l’amour ou de la passion – qui perce dans les souvenirs de Solange lorsqu’elle parle de lui. Jean aime le récit de ces jours de Prague, que Solange comme par magie change en histoire dorée, même si sa voix s’éraille à la fin de l’été.
Jean écrit. Il cherche à construire un récit. Il essaye de se souvenir des différentes façons qu’a Solange de lui parler des événements du passé.
Souvent il compare la manière avec laquelle Solange transmue la mémoire en songe, et le discours froid de Marc Lavalle. Ce dernier raconte pourtant la même chose, l’effervescence, la foi dans la liberté, et les colonnes de blindés qui finissent par l’écraser. Pourquoi Jean, qui a tant de plaisir à suivre Solange dans cette ville pour lui inconnue – et par là même chargée d’un potentiel inépuisable de rêve – a-t-il toujours eu du mal à supporter d’écouter Marc Lavalle décrire les mêmes moments ?
Peut-être parce que l’homme qui fut blond, et qui aujourd’hui arbore une quarantaine joviale et grisonnante, ne sait parler que de faits collectifs et « historiques » – il insiste toujours sur ce mot ; parce qu’il raconte en témoin extérieur des choses qu’il aurait tout aussi bien pu apprendre dans les journaux ou les livres d’histoire – qui dit à Jean que ce n’est pas effectivement le cas ? – tout en faisant mine de les savoir mieux que quiconque, car il se pose là : il a participé à ces événements, et il s’en vante.
– J’étais à Prague le 21 août 68, moi !
Oui, de même que Solange était à Prague le 18 novembre 89 – c’est d’ailleurs le tout premier souvenir que Jean l’a entendue raconter, dans une classe bondée du lycée Lakanal de Sceaux, et ce jour-là Solange non plus n’a pas omis de souligner l’importance « historique » de ce qu’on allait bientôt nommer la Révolution de Velours.
Sauf que Solange ne raconte pas en témoin. Elle parle en femme, elle dit ce qu’elle a ressenti, ou plutôt ce qu’elle ressent au cœur de sa mémoire, elle offre ses souvenirs sans chercher à montrer qu’elle en sait plus qu’un autre. Elle dit ce qu’elle a vécu, par hasard elle s’est trouvée à l’intérieur de l’histoire, qu’elle ne tente pas d’englober dans une vision magistrale. C’est peut-être pour cela que Jean aime Solange. Elle ne cherche pas à en imposer.
Ainsi souvent, quand Solange lui parle du Printemps de Prague, Jean pense-t-il à Marc Lavalle. Or jamais il n’imaginerait que ce dernier puisse être l’Amant au nom impérial dont il est pourtant question, ni que ces souvenirs, dits si différemment, soient attachés par un nœud commun.
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