Au téléphone, Solange dit à Hermann qu’elle se languit de lui. Elle laisse passer les mois jusqu’à l’été. Elle court dans le métro pour être à l’heure à la gare. A Berlin, Hermann monte dans le train de leurs retrouvailles. Ils y restent jusqu’à Varsovie. Le photographe d’Allemagne de l’Ouest est chargé d’une mission : rapporter pour un grand quotidien des photos de la rencontre à laquelle Jacek Kuron et Adam Michnik, deux dirigeants du syndicat Solidarnosc, ont convié la presse occidentale. Une éclaircie s’annonce-t-elle ? Le général Jaruzelski vient de décréter une amnistie pour les militants arrêtés aux premières heures de l’état de siège, une nuit glaciale de décembre 1981. Les éléments semblent ponctuer les événements ; la chaleur est étouffante à Varsovie cet après-midi d’août 1984, et dans leurs voitures banalisées qu’on aperçoit par les fenêtres du petit appartement, les hommes de la police politique doivent transpirer autant que les journalistes auxquels s’est jointe Solange. Kuron et Michnik, inculpés naguère de « complot contre l’Etat », ont été libérés quelques jours plus tôt. Le message qu’ils veulent délivrer aujourd’hui à la presse est simple, direct et courageux : ils continueront. La prison qu’ils ont connue à de nombreuses reprises – dans le train, Solange Passemer a révisé sa leçon, elle a compté que Kuron y avait passé en tout une dizaine d’années – ne les a pas brisés. Dans le rez-de-chaussée de Jacek Kuron encombré d’étagères et de livres, Solange n’imagine pas que cette obstination aura gain de cause et qu’en 1989, lors des premières élections semi-démocratiques du bloc de l’Est, cet homme à la voix rauque sera élu député, avant de devenir ministre dans le premier gouvernement non communiste de Pologne.
Elle a néanmoins répondu instantanément à l’appel de Hermann Vorberger qui lui proposait de l’accompagner. Le soir même elle est dans le train, elle y retrouve Hermann, et malgré la chaleur et les appareils que celui-ci doit transporter, ils courent dans Varsovie pour être au rendez-vous. A aucun prix Solange n’aurait laissé passer cette occasion. Se doute-t-elle que cinq ans plus tard elle en laissera passer plus d’une ?
Au cours de son premier séjour en Pologne avec Françoise Girard, dix ans en arrière, Solange s’est fait quelques amis. Elle emploie ce mot parce qu’ils sont un peu plus que de simples connaissances, et qu’elle sait que « camarades » n’est pas le terme qu’ils préfèrent. Elle va saluer en leur compagnie l’âme de Chopin dans le parc de Lazienki. Elle savoure la lenteur de ses pas dans le jardin de Saxe, la main d’Hermann dans sa main qu’il ne cesse de lâcher pour impressionner ses pellicules.
Solange flâne une nouvelle fois dans la ville de Gdansk – que son compagnon s’obstine à nommer Danzig en photographiant des centaines de gouttières en forme d’animaux. Elle y reste peu avant de repartir pour Varsovie, elle ne veut pas manquer la messe que le père Popieluszko a promise aux prisonniers récemment libérés et au premier rang de laquelle se tiennent ces deux mêmes Kuron et Michnik, mécréants notoires. La prochaine fois que Solange Passemer entendra parler du prêtre, ce sera pour apprendre les tortures et la mort que lui auront valu, quelques mois plus tard, son opposition au régime.
Solange n’a pas un très bon souvenir de ce voyage en Pologne en compagnie d’Hermann. Malgré les images estivales que celui-ci fixe sur son objectif, malgré le rendez-vous exceptionnel auxquels ils se sont rendus, où l’on pouvait pour ainsi dire palper la densité de l’engagement des deux hommes de Solidarité, et sentir vibrer l’énergie que dispensaient leurs mots, le Berlinois de l’Ouest prétend toujours qu’il ne voit que du gris alentour. Quant aux Polonais à qui Solange va rendre visite, ils sont gênés de la voir en compagnie d’un Allemand. Solange Passemer sait un peu de polonais, mais souvent les mots qui lui viennent ou les tournures de ses phrases sont tchèques. Ils se comprennent néanmoins, ils disent que le tchèque ressemble à un polonais qui serait formé de diminutifs. Solange souffre de l’antigermanisme qu’elle sent affleurer autour d’elle. Elle connaît l’histoire du pays où elle se trouve, et elle comprend d’où vient ce sentiment. Mais n’y a-t-il pas moyen de modifier le regard échangé de l’un à l’autre pour construire une relation nouvelle ? La mémoire ne peut-elle que faire tourner en rond les ressentiments ? Ne peut-elle pas au contraire constituer le seuil d’une nouvelle histoire ?
Solange connaît cette frustration de longue date. Déjà, au lycée de filles de Limoges – qui avait participé à la politique de réconciliation franco-allemande en organisant des échanges avec un Gymnasium de Brême au début des années soixante et en incitant ses élèves à étudier l’allemand – elle s’était souvent trouvée confrontée aux sarcasmes de certaines de ses camarades qui l’accueillaient en sifflotant Heili-Heilo, quand elles ne faisaient pas de mimiques simiesques, l’index et le majeur gauche appliqués sur la lèvre supérieure et le bras droit tendu en avant. Ces démonstrations qui voulaient afficher un patriotisme de bon aloi n’en étaient pas moins autant d’hommages inconscients à Hitler et donnaient à Solange des frissons dans le dos. Elle tentait d’y opposer l’intelligence et la culture, avec pour étendards Thomas Mann ou Stefan Zweig ; elle était désolée du peu de prise que ces grands esprits pouvaient avoir sur des mentalités enfermées dans des schémas simplistes.
Jusqu’au sein de sa famille il n’avait pas manqué quelque cousin pour lui tendre les mêmes sarcasmes lorsqu’elle avait annoncé qu’elle entamait des études d’allemand. Monsieur Passemer les avait grondés de sa grosse voix d’instituteur en colère. Après leur départ, Solange avait embrassé son père avec une tendresse inhabituelle.
Quand on l’invite à intervenir devant les élèves d’un lycée, madame Passemer ne rate jamais une occasion de rappeler l’immense travail de mémoire qui s’est opéré en Allemagne (de l’Ouest) depuis 1945. Elle est désolée de devoir constater, en se souvenant d’Hermann à Varsovie et de sa vision étriquée des choses et des gens, que ce travail n’empêche pas les préjugés de perdurer.
Le photographe ne fera jamais l’effort de venir la voir à Paris. Leur histoire s’éteint lentement au fil du téléphone.
Elle a néanmoins répondu instantanément à l’appel de Hermann Vorberger qui lui proposait de l’accompagner. Le soir même elle est dans le train, elle y retrouve Hermann, et malgré la chaleur et les appareils que celui-ci doit transporter, ils courent dans Varsovie pour être au rendez-vous. A aucun prix Solange n’aurait laissé passer cette occasion. Se doute-t-elle que cinq ans plus tard elle en laissera passer plus d’une ?
Au cours de son premier séjour en Pologne avec Françoise Girard, dix ans en arrière, Solange s’est fait quelques amis. Elle emploie ce mot parce qu’ils sont un peu plus que de simples connaissances, et qu’elle sait que « camarades » n’est pas le terme qu’ils préfèrent. Elle va saluer en leur compagnie l’âme de Chopin dans le parc de Lazienki. Elle savoure la lenteur de ses pas dans le jardin de Saxe, la main d’Hermann dans sa main qu’il ne cesse de lâcher pour impressionner ses pellicules.
Solange flâne une nouvelle fois dans la ville de Gdansk – que son compagnon s’obstine à nommer Danzig en photographiant des centaines de gouttières en forme d’animaux. Elle y reste peu avant de repartir pour Varsovie, elle ne veut pas manquer la messe que le père Popieluszko a promise aux prisonniers récemment libérés et au premier rang de laquelle se tiennent ces deux mêmes Kuron et Michnik, mécréants notoires. La prochaine fois que Solange Passemer entendra parler du prêtre, ce sera pour apprendre les tortures et la mort que lui auront valu, quelques mois plus tard, son opposition au régime.
Solange n’a pas un très bon souvenir de ce voyage en Pologne en compagnie d’Hermann. Malgré les images estivales que celui-ci fixe sur son objectif, malgré le rendez-vous exceptionnel auxquels ils se sont rendus, où l’on pouvait pour ainsi dire palper la densité de l’engagement des deux hommes de Solidarité, et sentir vibrer l’énergie que dispensaient leurs mots, le Berlinois de l’Ouest prétend toujours qu’il ne voit que du gris alentour. Quant aux Polonais à qui Solange va rendre visite, ils sont gênés de la voir en compagnie d’un Allemand. Solange Passemer sait un peu de polonais, mais souvent les mots qui lui viennent ou les tournures de ses phrases sont tchèques. Ils se comprennent néanmoins, ils disent que le tchèque ressemble à un polonais qui serait formé de diminutifs. Solange souffre de l’antigermanisme qu’elle sent affleurer autour d’elle. Elle connaît l’histoire du pays où elle se trouve, et elle comprend d’où vient ce sentiment. Mais n’y a-t-il pas moyen de modifier le regard échangé de l’un à l’autre pour construire une relation nouvelle ? La mémoire ne peut-elle que faire tourner en rond les ressentiments ? Ne peut-elle pas au contraire constituer le seuil d’une nouvelle histoire ?
Solange connaît cette frustration de longue date. Déjà, au lycée de filles de Limoges – qui avait participé à la politique de réconciliation franco-allemande en organisant des échanges avec un Gymnasium de Brême au début des années soixante et en incitant ses élèves à étudier l’allemand – elle s’était souvent trouvée confrontée aux sarcasmes de certaines de ses camarades qui l’accueillaient en sifflotant Heili-Heilo, quand elles ne faisaient pas de mimiques simiesques, l’index et le majeur gauche appliqués sur la lèvre supérieure et le bras droit tendu en avant. Ces démonstrations qui voulaient afficher un patriotisme de bon aloi n’en étaient pas moins autant d’hommages inconscients à Hitler et donnaient à Solange des frissons dans le dos. Elle tentait d’y opposer l’intelligence et la culture, avec pour étendards Thomas Mann ou Stefan Zweig ; elle était désolée du peu de prise que ces grands esprits pouvaient avoir sur des mentalités enfermées dans des schémas simplistes.
Jusqu’au sein de sa famille il n’avait pas manqué quelque cousin pour lui tendre les mêmes sarcasmes lorsqu’elle avait annoncé qu’elle entamait des études d’allemand. Monsieur Passemer les avait grondés de sa grosse voix d’instituteur en colère. Après leur départ, Solange avait embrassé son père avec une tendresse inhabituelle.
Quand on l’invite à intervenir devant les élèves d’un lycée, madame Passemer ne rate jamais une occasion de rappeler l’immense travail de mémoire qui s’est opéré en Allemagne (de l’Ouest) depuis 1945. Elle est désolée de devoir constater, en se souvenant d’Hermann à Varsovie et de sa vision étriquée des choses et des gens, que ce travail n’empêche pas les préjugés de perdurer.
Le photographe ne fera jamais l’effort de venir la voir à Paris. Leur histoire s’éteint lentement au fil du téléphone.
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