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solange

Hermann Vorberger ne se contente plus de photographier les arabesques multicolores qui serpentent sur le mur de Berlin sans aucun espoir – quoiqu’on en dise – de le lézarder un jour. Souvent il appelle Solange pour qu’elle entre dans le champ de son objectif. Le temps d’un cliché elle fait cesser le claquement de ses dents. Aussitôt après elle recommence à courir le long du mur pour tenter de se réchauffer. C’est vers le milieu des années 80. L’hiver est particulièrement rigoureux. Solange ne rêve que d’une chose : descendre les marches d’une Weinstube, lever son verre et boire à la santé de son nouvel amant. Elle le surnommera l’Amant allemand. Hermann n’est Berlinois que depuis peu. Il est originaire d’une petite ville de la banlieue de Stuttgart. Il s’obstine à vouloir terminer ses quatre rouleaux de pellicule couleur.
De l’autre côté du mur, la ville est grise. Depuis ses deux visites au musée de Pergame, le mois de son arrivée, Hermann n’y est plus jamais retourné. Il dit que ça lui donnerait le cafard de contempler l’uniformité des rues et d’avoir à changer la quantité réglementaire d’Ost-Marks pour alimenter le régime que l’on sait, qui en ferait des chars.
Berlin-Est est grise, comme Varsovie, et même Prague la Féerique semble enveloppée d’un brouillard incolore.
Mais l’écran de grisaille qu’Hermann décrit et que Solange perçoit aussi à chacun de ses voyages à l’Est n’est-il pas à chercher autant sur le regard des visiteurs que sur l’enduit des murs ? Les murs de Paris aussi sont gris au mois de janvier. Solange a laissé son nouveau Berlinois à Berlin. Elle a regagné son bureau à l’Ecole des Hautes-Etudes en Sciences sociales. Il n’est pas installé dans les prestigieux locaux de la Sorbonne. Les chercheurs qui s’intéressent aux démocraties populaires occupent le premier étage d’un immeuble sans âme non loin de la porte Dauphine. Un petit groupe sort à pied d’un garage souterrain. Il tombe de grosses gouttes glacées, presque de la neige fondue. Hier Hermann a téléphoné qu’il continuait à neiger à l’Ouest – à l’Est, rien de nouveau. Prononcé à l’allemande, le nom de la Parisienne née à Saint-Nazaire et qui a grandi en Charente veut dire « aussi longtemps que » : solange. Hermann se moque de son nom dans le téléphone, mais il laisse entendre qu’il se languit d’elle. Tant que tu ne seras pas dans mes bras... solange...
Aux heures de fermeture de la bibliothèque – ouverte au public selon certaines conditions – les employés de l’Ecole des Hautes-Etudes doivent emprunter la sortie qui passe par le parking. D’habitude, les chercheurs partent un par un, à des heures variées et d’un pas rapide. Ce soir au contraire ils forment un petit groupe lent et un peu bruyant, dont font exceptionnellement partie quelques personnes exerçant des fonctions considérées comme subalternes. C’est le 21 janvier. Tout le personnel a été convié à tirer les rois. Il s’est bien sûr trouvé quelqu’un pour faire remarquer que c’était le comble de fêter les rois le jour anniversaire de l’exécution de Louis XVI. Il lui a aussitôt été rétorqué – n’est-on pas entre spécialistes de l’histoire des pays de l’Est ? – que c’est aussi l’anniversaire de la mort de Lénine.
A quelques années de là, lorsqu’elle refusera de trinquer avec Pavel Stanek à l’avènement de Staline, Solange repensera-t-elle à cet instant passé ?
Le groupe qui s’attardait devant la sortie du parking à s’échanger des saluts – en riant un peu à cause du champagne – s’est désagrégé rapidement. Solange en imagine les éléments, un instant rassemblés par les circonstances, comme des boules de billard américain s’éparpillant sur le tapis vert chacune dans sa propre direction, particule séparée sans plus de cohésion avec l’ensemble, bien qu’aucune collision ne se soit produite. Dans les minutes qui suivent cette dispersion, Solange visualise du haut de la corde où son esprit vient de grimper les mouvements centrifuges et désordonnés des fragments du groupe qui vient de se dénouer ; certains d’entre eux s’agrègent à un nouveau groupe éphémère et fortuit – les passagers d’un autobus ; d’autres d’un pas moins pressé qu’à l’accoutumée se perdent dans la foule du boulevard.

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