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Comment procède la mémoire ? La marque qu’y imprime tout événement s’y éparpille-t-elle ? Pour ramener cet événement à l’esprit et le reconstituer, la mémoire va-t-elle chercher dans toutes les directions de ses réseaux neuronaux les morceaux épars qui s’y sont logés au hasard – à moins qu’ils n’aient suivi leur logique propre, qui échappe aux plus grands spécialistes. Si on lui posait la question, le professeur Descours pourrait disserter des heures sur les différents systèmes de modélisation de la mémoire mis successivement en avant par d’illustres confrères – le behaviorisme, le conditionnement de type pavlovien, la psychologie cognitive – et exprimer sa propre préférence pour les modèles connexionnistes.
Solange Passemer ne rencontrera probablement jamais le grand-père de son amant actuel. Elle ne le souhaite aucunement. Et quand bien même aurait lieu entre eux une discussion – ou plutôt un monologue du médecin qu’elle tenterait de suivre avec le plus d’attention possible – il n’est pas sûr que cela satisferait ses interrogations. Ce n’est pas tant la fabrication technique ni les procédés neurobiologiques de restitution de la mémoire qui intéressent Solange que l’action sur son âme des rappels de moments précis de sa vie – fruits fugitifs d’une association d’idées involontaire, ou récits construits avec des morceaux soigneusement choisis. La vie est-elle faite de bribes du passé sans cesse réarrangés selon une combinaison nouvelle à chaque instant ? Son cheminement n’apparaît pas à Solange comme la succession linéaire d’épisodes enchaînés en fondus ou séparés par des tirets. Elle se le représente plutôt comme une série de boucles qui se nouent les unes aux autres. A moins qu’il ne s’agisse d’une spirale ? Mais ces figures que l’esprit de Solange tente de former sont-elles bien censées représenter la vie ? Ou plutôt la mémoire ?
Toute la vie présente est contenue dans une pelote de mémoire compacte et sombre, impénétrable dans sa totalité. La spirale de la mémoire ne s’enroule pas autour du temps mais en est consubstantielle ; et si l’on tire un fil pour tenter de la démêler, elle se ramifie dans un espace à n dimensions – qui sait si ces dimensions ne sont pas infinies, car elles sont de l’ordre du temps et elles se dirigent vers le futur autant que vers le passé. La pelote est bourrée de nœuds ; ils se font à l’instant t et contribuent à la mise en forme de l’ensemble. Or à l’instant t+n la corde de la mémoire s’est enroulée autrement.
La pensée procède par sauts au-dessus des abîmes de la mémoire. S’accroche-t-elle à des cordes à nœuds pour franchir les précipices ou tombe-t-elle dans ses ravins en chutes successives ? Ou bien la mémoire est-elle un escalier dont les marches s’enroulent en colimaçon – et lorsqu’on applique l’oreille au coquillage, on perçoit l’écho des pas d’autrefois.

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