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Les tableaux qui composent La Nuit sous le Pont de pierre – le livre qui a noué l’amour de Solange et de Marc – se répondent et s’éclairent l’un l’autre. Pour comprendre tout le sens de chacun, il faut avoir les précédents en mémoire, et chaque pas dans la lecture éclaire un peu plus les chapitres d’avant. Au lieu de se dérouler en droite ligne, le récit s’inscrit en épaisseur.
Les temps du roman s’entremêlent, les voix des rêves se superposent aux incantations des âmes des morts, et l’histoire se bâtit sur des couches successives de mémoire. Solange procède-t-elle de la même façon au mois de mars, lorsqu’elle fouille le tas des lettres et des notes accumulées depuis l’automne, qu’elle creuse dans leur profondeur pour en faire jaillir la description de la ville de Berlin avec son mur tombé ? Le récit de Solange Passemer contribue à la construction de l’histoire ; il est à la fois restitution de la mémoire et mise en forme d’une pensée. Car l’histoire ne se confond pas avec la mémoire. Cette dernière est faite de reconnaissances : on rencontre un visage connu, on peut y associer un nom ; on évoque une ville ou un événement, on sait en avoir été au cœur. La mémoire est notre seule assurance que quelque chose ait eu lieu, au risque de se tromper, car la mémoire est subjective. L’histoire, elle, ne reconnaît rien ; elle assemble. Elle doit mettre en commun la mémoire de plus d’un témoin pour s’écrire, et croiser le plus de regards possibles pour tenter d’éviter l’erreur. Mais l’histoire est faite des hommes et de leurs gestes ; peut-elle être objective ? La main qui la trace sur le papier ne transforme-t-elle pas en fonction de son propre passé les témoignages comparés et vérifiés de protagonistes eux-mêmes marqués par leur propre destin, et qui racontent une version personnelle sujette à la plus ou moins grande fiabilité de leur mémoire ?
Doit-on ajouter foi aux paroles de Köppel-Bär et de Jäckele-Narr, qui rôdent dans la cité juive de Prague à l’automne 1589 ? La mort frôle la ville, et les voilà qui entendent les voix des défunts de l’année passée appeler ceux de l’année à venir dans la Synagogue Vieille-Nouvelle. La terreur qu’ils ressentent ne peut laisser qu’un souvenir des plus vifs aux deux compères paraissant dans les rues avec leur violon.

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