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Articles

Affichage des articles du novembre, 2019

Conférence

Est-il déjà commun, ce souvenir ? Grâce à madame Girard qui fit jadis ses études sur les mêmes bancs qu’elle, Solange et Jean sont réunis dans le même espace. Ils en sont pourtant deux éléments distincts. Jean revoit sa silhouette menue, raide sur son estrade, faisant des gestes saccadés comme si elle avait peur de leur livrer la joie qui irradie sous son récit, qui l'entraîne de plus en plus loin des mécanismes de la censure dont elle est venue leur parler (quoique la liberté d'expression soit une des revendications de la révolution en train de s'opérer). Il se revoit buvant les mots que prononcent ses lèvres un rien butées. Quant à Solange, elle a sans le vouloir inscrit sur sa rétine le visage de ce garçon un peu blond au milieu de la salle. Il ne lui sera pas tout à fait inconnu lorsqu'il l'abordera tout à l'heure. Dans le RER qui la ramène vers Paris, elle se demande ce qui l'a pris de leur parler de tout ça, y compris de la bouteille de champagne qu...

Nœuds

Il voudrait démêler les souvenirs de Solange, dévider son passé, lire entre les lignes de ses lèvres les noms qu'elle s'obstine à taire, et tout absorber jusqu'à ce nœud du temps où leurs souvenirs deviennent communs. Il voudrait grimper à la corde des souvenirs de Solange, en défaire les nœuds un à un, jusqu'à ce qu'elle soit lisse : un fil à attacher à sa propre vie. Il a besoin de tout connaître, d'explorer les creux et les pleins qui marquent l'âme de Solange. La ligne de ses souvenirs, il ne la sait qu'en pointillés, et dans les blancs, les vides, dans les noms qu'elle lui cache, il devine encore et encore des nœuds inextricables. Il voudrait être l'Alexandre le Grand des nœuds de Solange. Elle aime parler, mais plus elle lui raconte des bribes de son passé, et moins la corde est lisse, et moins la ligne est droite. Les nœuds quelquefois s'attachent l'un à l'autre et la corde s'enroule, s'emmêle, se ramifie dans leur mém...

L'ordre ne règne pas tout à fait à Berlin

À lire, l'article de Michaël Foessel dans Libération , "L'ordre ne règne pas tout à fait à Berlin"

Un premier souvenir commun

Leur premier souvenir commun est une conférence au lycée Lakanal de Sceaux. Madame Girard, professeur d'histoire, a demandé à son amie Solange Passemer, chercheur en sciences sociales à l'Ecole des Hautes Etudes, de venir parler à ses élèves de la censure dans les démocraties populaires. Solange est sur l'estrade. Il ne lui faut que quelques minutes pour abandonner son sujet. Elle n’y tient plus. Après un bref clin d’œil en guise d’excuse à Françoise Girard, elle se met à raconter le 18 novembre à Prague et la voilà qui remonte encore un peu plus le temps, jusqu’à la folle nuit du 9, quand le téléphone a sonné depuis Berlin pour faire un pied de nez au mur. Jean Descours est coincé entre deux camarades, au cinquième ou au sixième rang, il boit ses paroles comme toute l’assemblée. Solange fait vivre le récit de sa marche dans Prague, y rajoutant ce qu’elle a appris par les médias. Elle parle de Václav Havel, en prison depuis janvier et libéré en juin – pour combien de temps...

Deux lignes du temps

Leurs souvenirs ne courent pas sur la même ligne du temps. Même les instants qu’ils partagent ne sont pas comptés de la même façon pour Solange et pour Jean. Elle a vingt ans de plus. Or vingt ans, ce n’est pas la même chose pour l’un et pour l’autre. Ils ont un rythme différent. Marchant au même moment et parfois main dans la main – quoiqu’ils évitent tout signe de tendresse en public – sur deux lignes de temps différentes, peuvent-ils avoir des souvenirs communs ? D’ailleurs les souvenirs ne sont-ils pas forcément et uniquement personnels ? On a beau se faire une image de l’histoire collective, on a beau même quelquefois faire acte de mémoire sociale et rappeler un souvenir prétendument commun (« Tu te souviens...? ») on n’a aucun moyen de savoir quelle représentation l’esprit de l’autre s’en produit. Jean aimerait dessiner ses souvenirs dans un petit carnet. Il se demande s’il pourrait mieux les exprimer de cette façon ; s’il reconnaîtrait pour siens des souvenirs « communs » dessi...

Un mur, vous disiez un mur ?

Photo prise par Anna Szlezinger fin octobre 2019 dans une petite ville de Bosnie, à la frontière avec la Croatie. www.facebook.com/photo.php?fbid=10221621057778043&set=a.2277342015311&type=3

9 novembre 1989

Il y a surtout le téléphone qui sonne chez elle la nuit du 9 novembre. Elsa Köcheln l'appelait de Berlin. Elsa, tu as le téléphone ? Solange, je suis sur le Ku-dam. Pardon ?!! Oui, d'une cabine... Sur le Ku-dam, qu'est-ce que tu racontes ? Oui, à l'ouest, à l'ouest ! Attends, qu'est-ce... Le mur, ils l'ont ouvert ! Attends... Solange, tu ne m'entends pas ? Si... Mais... Le rire d'Elsa dans le récepteur, le rire d'Elsa. La liaison est coupée. Solange tremble en tournant le bouton de la radio, où l’on ne parle de rien qui l’intéresse ; elle appelle son éditeur – ça ne répond pas ; elle appelle l'AFP – c'est occupé ; elle réussit enfin à joindre Françoise Girard au moment où un flash d'information ouvre une brèche dans son espace-temps : le gouvernement d'Allemagne de l'Est a ouvert ce soir sa frontière. Tous les citoyens ont le droit de voyager. Des milliers de Berlinois de l'Est se pressent de l'autre côté du mur.

9 novembre 1938

Le 9 novembre 1938, des attaques d'une violence inouïe furent déclenchées à travers le Troisième Reich par des membres du parti national-socialiste, des paramilitaires SA et des Jeunesses hitlériennes, qui avec l'aide de la population détruisirent des dizaines de milliers de commerces, saccagèrent près de 1400 synagogues et tuèrent au moins 400 juifs. 30 000 autres furent déportés pendant cette "Nuit de cristal", ainsi baptisée en référence aux millions de morceaux de verre brisés. C'était un nouveau seuil dans la cruauté antisémite, préludant aux massacres à venir. Or s'il était déjà très difficile d'obtenir un visa pour partir avant 1938, à partir de cette date, cela relevait tout simplement d'une mission impossible. En juillet 1938, face à l'aggravation de la crise des réfugiés juif, le président américain Franklin D. Roosevelt avait convoqué une conféence internationale dans l'espoir d'organiser leur répartition dans un maximum de pa...

Décemment

Que va-t-on commémorer demain ? Que peut-on commémorer, devant un mur européen ? L'Europe au pied des murs d'Elsa Putelat et Nicolas Dupuis

Commémoration(s)

J’ai lu récemment le très beau livre de Jean-Christophe Bailly, Saisir . À propos d’une statue dans une petite ville galloise, celle d’un enfant du pays, peintre qui a eu une intuition artistique géniale il y a trois siècles, mais dont personne ne sait plus le nom, l’auteur parle d’oubli, ou « pire », de commémoration. Quand j'ai lu ces lignes, j’avais déjà commencé à écrire ces billets sur « la » commémoration européenne de ces jours-ci. Les mots de Bailly m’ont piquée et m’ont fait réfléchir : pourquoi la commémoration serait-elle pire que l’oubli ? « La » commémoration… Sur ma lancée, j’avais d’abord écrit au singulier le paragraphe qui suit. Ça ne passait pas. Les phrases se refusaient. J’ai corrigé. « Une, des commémorations », oui, mais « la » commémoration, ça ne voulait rien dire. Et cela nous met sur la piste d’une réponse. Pourquoi sont-elles pire que l’oubli ? Peut-être parce qu’elles n’ont rien à voir avec le souvenir. Le souvenir est présent si ce dont on se souvie...