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Articles

À bientôt à Alger ?

Raja Meziane, la rappeuse dont le titre "Allô le système" est repris en chœur par les manifestants du Hirak algérien, l'a écrit à Prague, où elle s'est exilée il y a quelques années. Est-ce anecdotique ? Ou pas tant que ça ? Quand elle est née, la capitale où elle vit aujourd’hui était encore opprimée par un régime autoritaire et policier. L'année précédente, Philip Kaufman devait tourner à Lyon son adaptation cinématographique du roman de Milan Kundera, L’insoutenable légèreté de l’être , avec Lena Olin, Juliette Binoche, et Daniel Day Lewis, magnifiques tous les trois. En 2019, c’est devant un téléphone public du métro de Prague que Raja Meziane tourne son clip, où l’on voit aussi des images de foules pacifiques manifestant à Alger. Espérer ? À bientôt à Alger ? Y retourner parler, chanter, plaider en liberté ? Mais si la liberté peut s'épanouir, elle peut aussi fâner. Et la France, qui la brandit en étendard, n'est-elle pas en train de la bâill...

À bientôt à Prague ?

Il a presque vingt ans. Il s'appelle Jean Descours. C'est un étudiant rougissant, un peu blond, qui prépare un concours, spécialité philosophie. C'est aussi l'auteur d'un manuscrit intersidéral en alexandrins. À bientôt sur Andromède . Il y en a soixante-douze pages. Solange soupire. Elle ferme la fenêtre. Elle regarde les feuillets posés sur sa table basse. Elle a promis de le lire. Elle s'assoit au piano, caresse les notes sans les enfoncer. Elle va se servir un verre de vin. Elle s'assoit dans le canapé. Elle ouvre le journal. Elle jette un coup d'œil aux vers posés sur la table. « …Andromède – ou Sirius ? Que choisis-tu Wanda ? » À bientôt sur Andromède. Pourquoi pas ? Il se passait des choses autrement surréelles ces temps-ci. « À bientôt à Prague ». Pavel Stanek, en exil à Amsterdam, concluait presque toujours ses lettres par cette formule. Possédant un humour particulier qu’il qualifiait lui-même de tchèque, et où Solange voyait surtout une te...

Conférence

Est-il déjà commun, ce souvenir ? Grâce à madame Girard qui fit jadis ses études sur les mêmes bancs qu’elle, Solange et Jean sont réunis dans le même espace. Ils en sont pourtant deux éléments distincts. Jean revoit sa silhouette menue, raide sur son estrade, faisant des gestes saccadés comme si elle avait peur de leur livrer la joie qui irradie sous son récit, qui l'entraîne de plus en plus loin des mécanismes de la censure dont elle est venue leur parler (quoique la liberté d'expression soit une des revendications de la révolution en train de s'opérer). Il se revoit buvant les mots que prononcent ses lèvres un rien butées. Quant à Solange, elle a sans le vouloir inscrit sur sa rétine le visage de ce garçon un peu blond au milieu de la salle. Il ne lui sera pas tout à fait inconnu lorsqu'il l'abordera tout à l'heure. Dans le RER qui la ramène vers Paris, elle se demande ce qui l'a pris de leur parler de tout ça, y compris de la bouteille de champagne qu...

Nœuds

Il voudrait démêler les souvenirs de Solange, dévider son passé, lire entre les lignes de ses lèvres les noms qu'elle s'obstine à taire, et tout absorber jusqu'à ce nœud du temps où leurs souvenirs deviennent communs. Il voudrait grimper à la corde des souvenirs de Solange, en défaire les nœuds un à un, jusqu'à ce qu'elle soit lisse : un fil à attacher à sa propre vie. Il a besoin de tout connaître, d'explorer les creux et les pleins qui marquent l'âme de Solange. La ligne de ses souvenirs, il ne la sait qu'en pointillés, et dans les blancs, les vides, dans les noms qu'elle lui cache, il devine encore et encore des nœuds inextricables. Il voudrait être l'Alexandre le Grand des nœuds de Solange. Elle aime parler, mais plus elle lui raconte des bribes de son passé, et moins la corde est lisse, et moins la ligne est droite. Les nœuds quelquefois s'attachent l'un à l'autre et la corde s'enroule, s'emmêle, se ramifie dans leur mém...

L'ordre ne règne pas tout à fait à Berlin

À lire, l'article de Michaël Foessel dans Libération , "L'ordre ne règne pas tout à fait à Berlin"

Un premier souvenir commun

Leur premier souvenir commun est une conférence au lycée Lakanal de Sceaux. Madame Girard, professeur d'histoire, a demandé à son amie Solange Passemer, chercheur en sciences sociales à l'Ecole des Hautes Etudes, de venir parler à ses élèves de la censure dans les démocraties populaires. Solange est sur l'estrade. Il ne lui faut que quelques minutes pour abandonner son sujet. Elle n’y tient plus. Après un bref clin d’œil en guise d’excuse à Françoise Girard, elle se met à raconter le 18 novembre à Prague et la voilà qui remonte encore un peu plus le temps, jusqu’à la folle nuit du 9, quand le téléphone a sonné depuis Berlin pour faire un pied de nez au mur. Jean Descours est coincé entre deux camarades, au cinquième ou au sixième rang, il boit ses paroles comme toute l’assemblée. Solange fait vivre le récit de sa marche dans Prague, y rajoutant ce qu’elle a appris par les médias. Elle parle de Václav Havel, en prison depuis janvier et libéré en juin – pour combien de temps...