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Articles

janvier 1990

Les rêves de Solange font naître des rencontres étranges au chaud de son appartement parisien. Dans celui dont elle s’éveille un matin de janvier, Elsa Köcheln danse le tango avec Isidoro Asconsa. La neige tombe quelque part. Lorsqu’elle se redresse dans son lit, Solange sent autour de ses épaules la chaleur des bras de Hermann Vorberger. Une porte vient de claquer dans la vie de Solange. Elle n’espère plus rien du jeune auteur orageux d’un roman bizarre. Comment pourrait-elle se douter qu’une nuit de tempête de l’hiver qui vient – la tempête du siècle, diront les journaux – elle lui racontera sa première rencontre avec Elsa, sous un pont du centre-ville de Berlin-Est ? Elsa habitait à la périphérie, mais ne voulait pas amener chez elle la jeune femme de l’Ouest. Les murs risquaient d’écouter et les voisins de voir. C’était la RDA. Elsa ne faisait pas de politique. Elle baissera juste un peu les yeux en longeant la statue de Marx et d’Engels, sur la place du même nom, comme si elle av...

Le mur est dans ma tête ?

Le mur est dans ma tête ? Le béton est dans ma tête ? Les barbelés sont dans ma tête ? Les miradors sont dans ma tête ? La Stasi est dans ma tête ? La propagande est dans ma tête ? La propagande est dans ma tête. Pour ma sécurité elle murmure dans ma tête. De quel côté du mur la frontière vous rassure ?

Le mur est dans vos têtes

1985

Extrait de Berliner Mauerbilder , Hermann Waldenburg, Nicolaische Verlagsbuchhandlung, Berlin, 1990

De quelle couleur ?

De quelle couleur est la bombe de peinture que Solange lève vers le mur, une nuit de réveillon, au milieu des années 80 ? Du rouge, peut-être ? Ils sont quatre ou cinq, Hermann Vorberger brandit son appareil photo, il fait nuit pourtant. Il a bu, comme tout le monde, et il lui a fait danser un tango – du moins a-t-il appelé ça un tango. Solange rit en avançant sur la neige durcie. Elle aussi a bu du vin et de la bière. Elle veut laisser sa trace sur le mur de Berlin, mais aucune idée ne lui vient. Elle rit et fait exprès de trébucher pour essayer de tomber dans les bras d'Hermann. C'est une trentenaire respectée, elle a des collègues et un bureau à Paris, elle signe des articles dans des livres sérieux consacrés à la guerre froide et à la politique de fermeture des frontières des démocraties populaires. Elle participe aussi à toutes formes de soutien aux intellectuels opprimés, en particulier tchèques, à cause de son ami Pavel. L'année dernière, elle a été nommément citée d...

mars 1990, un bout du mur

C'est le mois de mars. Les ampoules diffusent une lumière jaune dans l'appartement de Solange Passemer, dont l’éditeur attend avec impatience le premier jet , pour leur nouveau projet. Sur sa table ovale au plateau de faux marbre, elle écrit avec animation. Elle raconte Berlin sans le mur, ou plutôt avec son mur-gruyère, déchirure désormais béante par les trous duquel passent espoirs et inquiétudes. Sur une étagère est posé un petit bloc irrégulier de béton gris, marqué d'une large trace rouge sur sa face plane, qu'elle a reçu par la poste. Elle s'est étonnée de sa légèreté. Tout le monde commence à avoir chez soi un morceau du mur, cela fait sourire Solange. Elle imagine une salle des ventes où l'on authentifiera avec des certificats d'origine les graffitis sur béton que se disputeront aux enchères une foule d'acheteurs. La spéculation passe déjà ses griffes par les brèches du mur. Solange est heureuse de posséder ce bout de béton. Ce n'est pas un ...