La vie se vit au présent mais s’écrit au futur antérieur, le temps de la construction de la mémoire : ce qui, dans le futur, appartient au passé. Quand Jean sera parti de la vie de Solange, il lui restera des souvenirs attachés à la corde de sa mémoire. Elle extraira la matière de ses futurs récits des nœuds que la vie fait autour des événements qui se superposent et des souvenirs qui se croisent. Pourra-t-elle penser désormais au Voleur de Feu ou à l’Amant du pont de pierre sans y attacher le récit qu’elle en aura fait à Jean ? Lequel des nœuds que Jean aura faits sur la corde des souvenirs de Solange sera le plus long à se délier ? Leur étreinte salée pour piano et violon ? Un anorak mauve qui court dans les rues de Prague, ou qui se retourne au Palais-Royal parce qu’il entend derrière lui une voix dire : « Madame ? »
La corde que Jean aura enroulée autour du temps de Solange sera marquée de nœuds que Solange sentira lorsqu’elle déroulera ses souvenirs : le bruit des vagues viendra cogner contre son cœur au rythme syncopé de la sonate à Kreutzer ; sous ses doigts une peau lisse s’offrira à elle, presque à contrecœur ; un nom résonnera sous les arcades du Palais-Royal où il neigera bientôt ; et quand la nuit sera tombée, Solange cherchera dans le ciel la trace d’Andromède. Et Jean, se détachera-t-il des souvenirs de Solange ou enveloppera-t-il ses propres nœuds autour de ceux qu’il aura commencé à entendre raconter une nuit de février, parce que cela lui donne l’impression de posséder Solange en absorbant ainsi sa mémoire ?
On a annoncé la tempête du siècle. Solange Passemer fume derrière sa fenêtre où de grosses gouttes viennent s’écraser. La surface du verre n’arrête pas son regard qui plonge dans un futur immédiat. Sans impatience, elle attend son jeune amant – il y a moins d’un mois qu’elle peut lui donner ce nom. Dehors le vent soupire. Elle ne s’encombre pas de l’idée qu’il court peut-être en ce moment sous la pluie. Elle se prépare à le recevoir, car leur liaison naissante exige un jeu subtil dont ils ont encore à fixer les règles, elle veut savoir le retenir. Elle interroge son reflet dans la vitre.
La porte s’est refermée derrière Solange et son amant. Sur la table basse reposent une bouteille de vin entamée et deux verres à pied. Ils sont assis dans le canapé. La lampe posée sur le piano projette un rond de lumière jaune. Le sifflement du vent exacerbe leur nervosité, leur cœur est en éveil. Ils se font presque face. Leurs yeux cherchent sans cesse à ne pas s’éviter. La tourmente se lève en rafales, l’air s’enfle d’aspirations menaçantes, le rythme imprévu des retombées d’eau fait trembler les vitres, arrête parfois un mot au bord de leurs lèvres. Ils retiennent leurs gestes, leurs mains s’effleurent à peine. Ils font connaissance. Les chambranles craquent sous le poids des éléments. L’humidité glacée cherche à s’immiscer. Sont-ils bien calfeutrés ? L’orage veut s’engouffrer.
La nuit avance, désordonnée. Le flot de leurs paroles tient tête aux chuintements du dehors. Ils ont les yeux dans les yeux. Le vent hurle, s’agite à grand fracas, il fait gémir les branches des arbres décharnés ; demain au Palais-Royal, plus d’un tilleul aura été soufflé. Dans l’atmosphère tiède de la pièce en L ils parlent, ils se racontent. La lumière sursaute souvent. Ils n’interrompent pas leur conversation chaude à l’écart du vacarme de l’intempérie. Jean ne se lasse pas d’observer le mouvement des lèvres de son amante. Le tumulte du monde les isole, les rapproche l’un de l’autre. La pluie se gonfle, éclabousse la vitre, y fait rebondir son flot affolé ; ils la tiennent à distance des nœuds qu’ils se fabriquent.
Des paquets d’eau viennent battre les trois fenêtres qui donnent sur la cour, celle de la chambre dont les draps défaits retiennent l’odeur d’une étreinte, celle de la cuisine en désordre, celle de la pièce en L où deux êtres assis sur un canapé dans un cône de lumière jaune entrebâillent les portes de leurs labyrinthes intimes. Des coups de vent furieux appuient sur les fenêtres et cognent sur les murs, la pluie s’abat et martèle les toits. Les éléments se déchaînent. La tempête du siècle. Solange se sourit à elle-même. Le siècle en a vu d’autres. Pas plus tard que ces derniers mois les vents ont tourné plusieurs fois entraînant par bourrasques un monde vers sa fin. Jean, fasciné, suit sur les lèvres de Solange les traces des ouragans de l’histoire. Le vent glacé de février hurle et se déchire, sur les toits les antennes agonisent dans une clameur de cliquetis qu’emporte avec violence le vent qui râle et qui rugit. Ils sont calfeutrés bien au chaud, ne prêtant attention qu’au son de leurs deux voix. Solange a interdit à Jean de rentrer chez lui par ce temps. La tourmente est cette nuit l’alliée de leur amour. Grâce à elle ils se trouvent et s’écoutent, en un long tête-à-tête imposé par les cieux. Ils se découvrent l’un à l’autre. C’est une nuit sans étoiles dans le ciel de Paris. La tempête s’abat, coule et ruisselle des toits. Des gerbes d’eau inondent les pavés de la cour, les gouttes ricochent en cascades. L’impétuosité des à-coups du vent, qui frappent sans prévenir, gorgés à éclater, tourbillonne au dehors. Le monde est fou, il danse la tornade, la force de son souffle aspire et crache l’eau en spirales en tous sens.
Jean a les yeux qui brillent. Il boit les paroles de Solange, le tourbillon de ses souvenirs où il veut pénétrer. La nuit est plus noire que d’habitude, elle gémit et tambourine à la fenêtre. Dehors la tempête fait rage mais il l’entend à peine. Dans l’appartement de Solange, les rafales du vent font tournoyer des noms.
La corde que Jean aura enroulée autour du temps de Solange sera marquée de nœuds que Solange sentira lorsqu’elle déroulera ses souvenirs : le bruit des vagues viendra cogner contre son cœur au rythme syncopé de la sonate à Kreutzer ; sous ses doigts une peau lisse s’offrira à elle, presque à contrecœur ; un nom résonnera sous les arcades du Palais-Royal où il neigera bientôt ; et quand la nuit sera tombée, Solange cherchera dans le ciel la trace d’Andromède. Et Jean, se détachera-t-il des souvenirs de Solange ou enveloppera-t-il ses propres nœuds autour de ceux qu’il aura commencé à entendre raconter une nuit de février, parce que cela lui donne l’impression de posséder Solange en absorbant ainsi sa mémoire ?
On a annoncé la tempête du siècle. Solange Passemer fume derrière sa fenêtre où de grosses gouttes viennent s’écraser. La surface du verre n’arrête pas son regard qui plonge dans un futur immédiat. Sans impatience, elle attend son jeune amant – il y a moins d’un mois qu’elle peut lui donner ce nom. Dehors le vent soupire. Elle ne s’encombre pas de l’idée qu’il court peut-être en ce moment sous la pluie. Elle se prépare à le recevoir, car leur liaison naissante exige un jeu subtil dont ils ont encore à fixer les règles, elle veut savoir le retenir. Elle interroge son reflet dans la vitre.
La porte s’est refermée derrière Solange et son amant. Sur la table basse reposent une bouteille de vin entamée et deux verres à pied. Ils sont assis dans le canapé. La lampe posée sur le piano projette un rond de lumière jaune. Le sifflement du vent exacerbe leur nervosité, leur cœur est en éveil. Ils se font presque face. Leurs yeux cherchent sans cesse à ne pas s’éviter. La tourmente se lève en rafales, l’air s’enfle d’aspirations menaçantes, le rythme imprévu des retombées d’eau fait trembler les vitres, arrête parfois un mot au bord de leurs lèvres. Ils retiennent leurs gestes, leurs mains s’effleurent à peine. Ils font connaissance. Les chambranles craquent sous le poids des éléments. L’humidité glacée cherche à s’immiscer. Sont-ils bien calfeutrés ? L’orage veut s’engouffrer.
La nuit avance, désordonnée. Le flot de leurs paroles tient tête aux chuintements du dehors. Ils ont les yeux dans les yeux. Le vent hurle, s’agite à grand fracas, il fait gémir les branches des arbres décharnés ; demain au Palais-Royal, plus d’un tilleul aura été soufflé. Dans l’atmosphère tiède de la pièce en L ils parlent, ils se racontent. La lumière sursaute souvent. Ils n’interrompent pas leur conversation chaude à l’écart du vacarme de l’intempérie. Jean ne se lasse pas d’observer le mouvement des lèvres de son amante. Le tumulte du monde les isole, les rapproche l’un de l’autre. La pluie se gonfle, éclabousse la vitre, y fait rebondir son flot affolé ; ils la tiennent à distance des nœuds qu’ils se fabriquent.
Des paquets d’eau viennent battre les trois fenêtres qui donnent sur la cour, celle de la chambre dont les draps défaits retiennent l’odeur d’une étreinte, celle de la cuisine en désordre, celle de la pièce en L où deux êtres assis sur un canapé dans un cône de lumière jaune entrebâillent les portes de leurs labyrinthes intimes. Des coups de vent furieux appuient sur les fenêtres et cognent sur les murs, la pluie s’abat et martèle les toits. Les éléments se déchaînent. La tempête du siècle. Solange se sourit à elle-même. Le siècle en a vu d’autres. Pas plus tard que ces derniers mois les vents ont tourné plusieurs fois entraînant par bourrasques un monde vers sa fin. Jean, fasciné, suit sur les lèvres de Solange les traces des ouragans de l’histoire. Le vent glacé de février hurle et se déchire, sur les toits les antennes agonisent dans une clameur de cliquetis qu’emporte avec violence le vent qui râle et qui rugit. Ils sont calfeutrés bien au chaud, ne prêtant attention qu’au son de leurs deux voix. Solange a interdit à Jean de rentrer chez lui par ce temps. La tourmente est cette nuit l’alliée de leur amour. Grâce à elle ils se trouvent et s’écoutent, en un long tête-à-tête imposé par les cieux. Ils se découvrent l’un à l’autre. C’est une nuit sans étoiles dans le ciel de Paris. La tempête s’abat, coule et ruisselle des toits. Des gerbes d’eau inondent les pavés de la cour, les gouttes ricochent en cascades. L’impétuosité des à-coups du vent, qui frappent sans prévenir, gorgés à éclater, tourbillonne au dehors. Le monde est fou, il danse la tornade, la force de son souffle aspire et crache l’eau en spirales en tous sens.
Jean a les yeux qui brillent. Il boit les paroles de Solange, le tourbillon de ses souvenirs où il veut pénétrer. La nuit est plus noire que d’habitude, elle gémit et tambourine à la fenêtre. Dehors la tempête fait rage mais il l’entend à peine. Dans l’appartement de Solange, les rafales du vent font tournoyer des noms.
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