– Vingt ans, le bel âge ! s’écrit l’ancien dissident tchèque à peine la porte s’est-elle refermée sur l’étudiant un peu blond. Il y a beaucoup de passage chez Solange en ce mois d’avril. Une vieille amie de Berlin-Est. Sa jeune nièce Caroline et une Allemande de l’Ouest, venues ensemble visiter Paris. Aujourd’hui Jean accoudé au piano, affectant une pose nonchalante, observe la haute stature de l’éditeur de Solange, et la charpente plutôt massive de son ami tchèque pendant qu’ils récitent des dates et des hauts faits. S’imagine-t-il que ces deux hommes ont été les amants de Solange ? Les lui a-t-elle déjà présentés sous un nom d’emprunt ?
Pavel finit par rester seul avec Solange. Il ne lui pose pas de questions, il affecte de s’en tenir au mensonge par omission de son hôtesse. Mais avec une lourdeur non dépourvue d’ironie il fait sans cesse revenir la conversation sur Jean. Solange n’est pas sûre que vingt ans soit un bel âge. Il porte en lui trop d’impatiences. Il porte en germe toutes les illusions qui restent à décevoir. C’est l’âge où l’on devient adulte. Or devenir adulte, n’est-ce pas rendre ses rêves irréalisables ?
Jean Descours n’intervient pas dans la conversation des trois grandes personnes qui évoquent les rêves et les désillusions de l’histoire de leur temps. Parfois ils nomment l’événement (« l’état de siège en Pologne») sans donner la date de ses divers développements ; ils savent pourtant les situer précisément sur l’axe de l’hiver 81. Parfois au contraire ils disent une date (« mai 68 ») qui contient en elle tout l’événement, dépassant même un peu les limites chronologiques de son énoncé.
Quand elle parle avec ses amis des jours qui ont suivi la marche des étudiants de Prague vers la statue de saint Wenceslas – et si, malgré la rumeur, personne n’est mort ce jour-là, Solange n’oublie pas le demi millier de blessés – elle les nomme la « Révolution de Velours ». Ils n’ont pas besoin de préciser qu’ils font référence à certains jours de l’automne dernier. Or cette date n’éveille pourtant pas le même souvenir pour tous. Au moment où Solange parcourt une ville nouvelle à ses yeux, Pavel est à Amsterdam. Il n’a pas encore le droit de retourner dans son pays natal. Quand à Lepichon, personne ne prend la peine de l’interroger sur son emploi du temps. Ils ont des souvenirs différents mais une mémoire commune. A posteriori, ils en viennent presque à considérer qu’ils ont vécu ensemble l’événement. Cela vient de la reconstruction des faits élaborée par la mise en commun et la confrontation de souvenirs vécus ou appropriés, qui formeront mémoire par un processus double de simplification (la marche hâtive et désordonnée d’une femme solitaire dans le froid de novembre sera reléguée dans une couche plus profonde et personnelle de son cerveau) et d’ajouts (aux souvenirs de Solange viendront s’enrouler ceux que lui porteront aussi bien les voix de ses amis que celles des médias).
Ce qui forme la mémoire collective, ce n’est pas le souvenir commun ; c’est quelque chose que l’on pourra évoquer en sachant qu’il trouvera écho dans la mémoire de l’autre, même si celui-ci n’en a pas fait l’expérience directe. C’est ainsi que Solange peut avoir en mémoire des événements qui se sont déroulés à des époques et en des lieux très reculés de sa perception sensible. La mémoire collective est une chaîne qui forme des nœuds successifs dans l’esprit individuel d’hommes dont les chemins se croisent et les temps s’entrecroisent.
Pavel finit par rester seul avec Solange. Il ne lui pose pas de questions, il affecte de s’en tenir au mensonge par omission de son hôtesse. Mais avec une lourdeur non dépourvue d’ironie il fait sans cesse revenir la conversation sur Jean. Solange n’est pas sûre que vingt ans soit un bel âge. Il porte en lui trop d’impatiences. Il porte en germe toutes les illusions qui restent à décevoir. C’est l’âge où l’on devient adulte. Or devenir adulte, n’est-ce pas rendre ses rêves irréalisables ?
Jean Descours n’intervient pas dans la conversation des trois grandes personnes qui évoquent les rêves et les désillusions de l’histoire de leur temps. Parfois ils nomment l’événement (« l’état de siège en Pologne») sans donner la date de ses divers développements ; ils savent pourtant les situer précisément sur l’axe de l’hiver 81. Parfois au contraire ils disent une date (« mai 68 ») qui contient en elle tout l’événement, dépassant même un peu les limites chronologiques de son énoncé.
Quand elle parle avec ses amis des jours qui ont suivi la marche des étudiants de Prague vers la statue de saint Wenceslas – et si, malgré la rumeur, personne n’est mort ce jour-là, Solange n’oublie pas le demi millier de blessés – elle les nomme la « Révolution de Velours ». Ils n’ont pas besoin de préciser qu’ils font référence à certains jours de l’automne dernier. Or cette date n’éveille pourtant pas le même souvenir pour tous. Au moment où Solange parcourt une ville nouvelle à ses yeux, Pavel est à Amsterdam. Il n’a pas encore le droit de retourner dans son pays natal. Quand à Lepichon, personne ne prend la peine de l’interroger sur son emploi du temps. Ils ont des souvenirs différents mais une mémoire commune. A posteriori, ils en viennent presque à considérer qu’ils ont vécu ensemble l’événement. Cela vient de la reconstruction des faits élaborée par la mise en commun et la confrontation de souvenirs vécus ou appropriés, qui formeront mémoire par un processus double de simplification (la marche hâtive et désordonnée d’une femme solitaire dans le froid de novembre sera reléguée dans une couche plus profonde et personnelle de son cerveau) et d’ajouts (aux souvenirs de Solange viendront s’enrouler ceux que lui porteront aussi bien les voix de ses amis que celles des médias).
Ce qui forme la mémoire collective, ce n’est pas le souvenir commun ; c’est quelque chose que l’on pourra évoquer en sachant qu’il trouvera écho dans la mémoire de l’autre, même si celui-ci n’en a pas fait l’expérience directe. C’est ainsi que Solange peut avoir en mémoire des événements qui se sont déroulés à des époques et en des lieux très reculés de sa perception sensible. La mémoire collective est une chaîne qui forme des nœuds successifs dans l’esprit individuel d’hommes dont les chemins se croisent et les temps s’entrecroisent.
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