Jean Descours porte un autre nom que celui de son père. Dans un petit carnet, il dresse la liste des pseudonymes dont il pourrait signer son œuvre. Il n’a pas encore fait son choix. Ce nom devra-t-il être considéré comme plus ou moins vrai que celui sous lequel il est inscrit à l’état-civil ? De même, les noms que Solange donne à ses amants sont-ils plus ou moins vrais que ceux qu’ils portent dans la réalité ?
En réalité, le père de Jean a très peu en commun avec l’explorateur qu’il imaginait enfant. Il suscite même chez son fils un soupçon de mépris. Petit, Jean s’est forgé une image irréelle de l’homme parti sans se douter de la conséquence d’une aventure rapide. Or n’est-ce pas la force – la vérité – de cette image, qui fait jouer la confrontation avec l’individu réel dont il est issu, en défaveur de celui-ci ?
On appelle « amnésie infantile » le fait que les premières années de la vie ne laissent pas de trace directement restituable par le cerveau. C’est pourtant ces années-là que se forme la mémoire familiale, ancrée d’autant plus profondément dans la personnalité de chacun qu’elle n’est liée à aucun souvenir conscient. Autour du petit Jean, on omet de parler de la moitié de ses origines. Quand il pose ses premières questions, les conventions sociales imposent des réponses tronquées. Est-ce pour se venger du scandale – Jean apprend très jeune la signification du couple de contraires « fille-mère » – que ses grands-parents oblitèrent ainsi sa mémoire ? A cause d’une trouvaille de sa mère – qui n’est autre qu’un mensonge – pour apaiser l’inquiétude causée par l’absence d’un père, Jean croit ce dernier explorateur.
Il sait maintenant que le monsieur grisonnant à qui il va parfois rendre visite dans la banlieue de Paris n'a guère eu de métier aussi palpitant, bien qu'il ne se soit jamais départi d'un goût immodéré pour les voyages au long cours. Il parle volontiers à son fils des destinations vers lesquelles il s'est envolé en circuits organisés. Jean regarde les photos avec une patience qui n'est pas entièrement dénuée d'intérêt. De retour chez lui, il aura tout loisir de scruter son atlas pour y retrouver des noms chargés de rêve. En cette période de fêtes, le père de Jean se souvient à voix haute de sa croisière en mer Noire, et notamment du delta du Danube qui se situe en Roumanie. Jean aimerait que son père lui parle de ses autres séjours en Europe de l'Est – n’a-t-il pas séjourné plusieurs fois à Prague ? Jean n'ose le lui demander, et rougit en lui-même de cette timidité dont il sait la cause.
Le Professeur Descours, directeur du service de neurologie de l’hôpital Ambroise Paré, étudie les processus d’encodage et de restitution mnésiques. Son service pratique actuellement une série de tests destinés à étudier le nombre et la précision des souvenirs en fonction du temps. Les sujets sont invités à décrire des souvenirs personnels précis à partir du présent, et à remonter dans leur mémoire le plus loin qu’ils peuvent, jusqu’à la période dite « d’amnésie infantile ». Les événements des dernières années écoulées viennent de loin en tête. Mais les souvenirs anciens évoqués en plus grand nombre par les sujets adultes de plus de quarante ans, concernent essentiellement la période de leur vie qui s’étend de quinze à vingt-cinq ans. Le fait est bien connu. Les spécialistes l’appellent le « pic de réminiscence », mais ils n’en comprennent pas bien les modalités. Le Professeur Descours tente avec acharnement de lui trouver une explication. Il se laisse aller à rêver que ses théories vaudront un jour à ce phénomène le nom de « pic de Descours » et lui confèreront une renommée universelle. Il laisse à d’autres le soin de se pencher sur l’amnésie des premières années.
En réalité, le père de Jean a très peu en commun avec l’explorateur qu’il imaginait enfant. Il suscite même chez son fils un soupçon de mépris. Petit, Jean s’est forgé une image irréelle de l’homme parti sans se douter de la conséquence d’une aventure rapide. Or n’est-ce pas la force – la vérité – de cette image, qui fait jouer la confrontation avec l’individu réel dont il est issu, en défaveur de celui-ci ?
On appelle « amnésie infantile » le fait que les premières années de la vie ne laissent pas de trace directement restituable par le cerveau. C’est pourtant ces années-là que se forme la mémoire familiale, ancrée d’autant plus profondément dans la personnalité de chacun qu’elle n’est liée à aucun souvenir conscient. Autour du petit Jean, on omet de parler de la moitié de ses origines. Quand il pose ses premières questions, les conventions sociales imposent des réponses tronquées. Est-ce pour se venger du scandale – Jean apprend très jeune la signification du couple de contraires « fille-mère » – que ses grands-parents oblitèrent ainsi sa mémoire ? A cause d’une trouvaille de sa mère – qui n’est autre qu’un mensonge – pour apaiser l’inquiétude causée par l’absence d’un père, Jean croit ce dernier explorateur.
Il sait maintenant que le monsieur grisonnant à qui il va parfois rendre visite dans la banlieue de Paris n'a guère eu de métier aussi palpitant, bien qu'il ne se soit jamais départi d'un goût immodéré pour les voyages au long cours. Il parle volontiers à son fils des destinations vers lesquelles il s'est envolé en circuits organisés. Jean regarde les photos avec une patience qui n'est pas entièrement dénuée d'intérêt. De retour chez lui, il aura tout loisir de scruter son atlas pour y retrouver des noms chargés de rêve. En cette période de fêtes, le père de Jean se souvient à voix haute de sa croisière en mer Noire, et notamment du delta du Danube qui se situe en Roumanie. Jean aimerait que son père lui parle de ses autres séjours en Europe de l'Est – n’a-t-il pas séjourné plusieurs fois à Prague ? Jean n'ose le lui demander, et rougit en lui-même de cette timidité dont il sait la cause.
Le Professeur Descours, directeur du service de neurologie de l’hôpital Ambroise Paré, étudie les processus d’encodage et de restitution mnésiques. Son service pratique actuellement une série de tests destinés à étudier le nombre et la précision des souvenirs en fonction du temps. Les sujets sont invités à décrire des souvenirs personnels précis à partir du présent, et à remonter dans leur mémoire le plus loin qu’ils peuvent, jusqu’à la période dite « d’amnésie infantile ». Les événements des dernières années écoulées viennent de loin en tête. Mais les souvenirs anciens évoqués en plus grand nombre par les sujets adultes de plus de quarante ans, concernent essentiellement la période de leur vie qui s’étend de quinze à vingt-cinq ans. Le fait est bien connu. Les spécialistes l’appellent le « pic de réminiscence », mais ils n’en comprennent pas bien les modalités. Le Professeur Descours tente avec acharnement de lui trouver une explication. Il se laisse aller à rêver que ses théories vaudront un jour à ce phénomène le nom de « pic de Descours » et lui confèreront une renommée universelle. Il laisse à d’autres le soin de se pencher sur l’amnésie des premières années.
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