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Les chars russes

Solange Passemer se souvient bien de ses pas solitaires dans la ville trépidante, le 18 novembre 1989. Les pensées et les souvenirs cognaient dans sa tête au rythme rapide de ses pas, si bien que le cerveau de Solange forme autour de cette journée une figure complexe. S’y enclavent des avant et des ailleurs. L’ailleurs principal qui s’agrège à la pensée de ce jour pragois, c’est la maison de ses parents dans un village de Charente, où Solange est rappelée soudain par l’urgence de sa mère malade, en plein août 68. Y est subordonné un souvenir encore plus lointain, une passerelle s’écroulant sur le chantier naval de Saint-Nazaire : un traumatisme familial tel que Solange n’attend pas un train de trop pour retourner au chevet de sa mère, avec une angoisse d’autant plus forte qu’elle n’a jamais été exprimée. Ses oncles ont péri par accident, ce n’était pas une maladie, mais sur l’image que Solange se fait de sa mère alitée pendant le trajet infiniment long qui la ramène en France – à Paris elle saute sur le quai de la gare et court acheter un ticket de métro avant de se précipiter dans un autre train – se superpose la vision de cette même mère au chevet d’un lit d’hôpital ; une vision en contre-plongée, car Solange était alors une toute petite fille qui n’osait pas prendre la main de sa grande sœur amenée avec elle pour voir mourir un homme.
Sans doute ce souvenir d’enfant n’affleure-t-il pas directement à la mémoire de Solange quand elle se remémore l’automne 89 à Prague ; il y est enfoui – écrasé – sous d’autres strates de souvenirs, sous d’autres avant. L’avant principal de novembre 89, c’est la fin de l’été 68, au chevet de sa mère malade.

Esther a quitté Rodolphe. Ils se reverront bientôt à Paris – peut-être. Ils en ont évoqué la possibilité, ils ne se sont rien promis. Ils préfèreraient peut-être ne pas se revoir, pour ne garder sur leur peau que l’empreinte du beau printemps qu’ils ont offert à leurs jeunes corps.
Le téléphone sonne dans la nuit charentaise. La communication vient de Prague. Elle sera vite coupée.
– Marc ? Qu’est-ce qui te prend d’appeler à cette heure ?
– Ecoute...
Les pieds nus sur les tomettes, Solange ne sent tout à coup plus le froid sous sa chemise de nuit à fleurs.
– Ecoute !
– Qu’est-ce que c’est ?
Des chars, des chars russes qui font trembler la ville de Prague.
– Qu’est-ce qui se passe ?
– Je n’en sais rien. J’ai peur.
– Marc ?
– Je crois que c’est la fin.
Marc Lavalle a la voix nouée. Il déteste son rôle d’oiseau de mauvais augure. Il déteste sa trouille au ventre qui va le faire décamper au plus vite et abandonner ses amis à la main de la normalisation. Il détestera apprendre la nouvelle de l’incarcération de Pavel Stanek et l’expulsion de tant d’autres de l’université. Il ragera de son impuissance, il voudra remuer ciel et terre mais ne trouvera rien d’utile à faire. Solange essaiera de calmer cette rage en stimulant une action constructive. Mais laquelle ? Que peuvent-ils faire ? Ils sont désemparés, impuissants.
Au moins Solange sait-elle que grâce à Marc – ou grâce aux chars russes dont l’appel de Marc lui a donné l’écho – elle aura décidé de sa propre voie. Elle aura abandonné ses études d’allemand pour l’histoire politique, elle aura commencé à se battre, à aiguiser sa plume.
La communication est coupée dans la nuit charentaise. Est-ce qu’un char a renversé un poteau téléphonique ? Est-ce que Marc n’a plus de jeton ? Elle n’a pas eu le temps de lui demander des nouvelles de Pavel, mais qu’est-ce que Marc aurait pu lui dire au milieu de la nuit ? Elle s’enquerra de l’étudiant tchèque, de lui avant tout autre, avant même d’embrasser Marc lorsqu’ils se reverront à Paris quelques semaines plus tard.
Car ils se raccrocheront l’un à l’autre, l’urgence de leur besoin d’agir les fera tenir ensemble, et leur rage d’impuissance. Marc Lavalle et Solange Passemer feront semblant de s’aimer encore plusieurs mois. Ils sauront cependant l’un comme l’autre ne devoir leurs retrouvailles qu’à une colonne de blindés soviétiques, à un rêve de printemps brisé auquel ils opposeront la réalité de leur corps, pour fuir leur solitude et leur désarroi. Ce n’est pas la voix de Rodolphe qui attirera Solange à nouveau vers Marc. L’Amant du pont de pierre est resté à Prague, abandonné par son Esther. Seule leur amitié pour Pavel les maintiendra unis, dans l’habitude des caresses qu’ils aiment partager.
Solange sait retrouver dans sa mémoire le moment précis où Marc a remplacé Rodolphe. Elle raccroche le combiné sur la ligne coupée. Elle sait que pour la première fois, ils se sont parlé en français.

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