De retour chez elle tout à l’heure, Solange restera à la fenêtre et ses pensées iront au Palais-Royal. Elle renoncera à renvoyer son manuscrit à Jean, de peur de le vexer. Pour l'instant, elle descend en courant l'escalier, tout en remontant la fermeture éclair de son anorak. Sa porte a claqué. Elle a besoin de prendre l'air. Dans les rues les vitrines ruissellent, les ampoules auxiliaires crient Noël sur un rythme binaire. Elle a envie de hurler, de faire cesser d'un cri cette orgie de lumière. Une ville froide, un trou noir où engloutir sa rage – mais d'où vient celle-ci ?
Pour reprendre appui elle se donne un but, acheter les journaux du soir. Ses pas rapides la conduisent vers le kiosque, sans qu'elle y pense – elle ne peut détacher son esprit de ce qu'elle a griffonné sur les feuilles froissées. Ses jambes retrouvent le chemin pour elle, elles l'ont en mémoire bien plus sûrement que sa tête. Combien de fois dans sa vie Solange a-t-elle traversé la place des Victoires ? Comment la poussée de l'asphalte au contact de ses semelles n'aurait-elle pas imprimé de trace dans les mouvements de son corps ?
Bien sûr, les pas de Solange connaissent aussi par cœur le chemin qui mène au Palais-Royal. Ce soir ils l'y conduisent presque contre son gré et après bien des détours. Elle leur a fait prendre une autre direction. Elle a besoin de marcher vite, les journaux serrés sous son bras et sans rien sentir du froid. Elle n'a pas besoin de lire les plaques, elle sait le nom des rues que ses jambes arpentent, Coquillère, Croix-des-Petits-Champs. Elle se met à compter ses pas, la Bourse de Commerce, elle augmente encore son allure, rue Jean-Jacques Rousseau, elle lève les yeux vers la plaque, philosophe français (1712-1778), philosophe, elle est essoufflée lorsqu'elle arrive au Louvre. Sous les arcades elle passe à toute allure devant un musicien sans public qui accompagne à l’accordéon une voix chaude en trémolos, sur l’air du Vent d’hiver et de Mon beau sapin. Elle se souvient qu’à l’automne 1589, quand la peste sévissait dans la cité juive de Prague, les deux compères Koppel-Bär et Jäckele-Nau ne pouvaient plus gagner leur vie en égayant de leur violon les fêtes absentes en ces temps de douleur. Ils allaient la nuit dans le cimetière recueillir la maigre pitance que des âmes pieuses laissaient sur les tombes et ils y voyaient passer les ombres des enfants morts, et aussi l’Ange de Dieu qui bientôt, dans la Synagogue Vieille-Nouvelle, appellerait les noms des défunts à venir. C’était à l’époque où l’empereur Rodolphe rêvait de la belle Esther depuis son château du Hradcin. Elle compte que cela fait exactement 400 ans. Soulagée d’avoir eu l’esprit un instant diverti par ce souvenir du livre de Leo Perutz qu’elle lisait lors de son premier voyage à Prague, La Nuit sous le Pont de Pierre, Solange rebrousse chemin. Elle trouve dans son sac une pièce qu’elle dépose avec précaution dans la sébile du chanteur anonyme. Ils se sourient.
Pour reprendre appui elle se donne un but, acheter les journaux du soir. Ses pas rapides la conduisent vers le kiosque, sans qu'elle y pense – elle ne peut détacher son esprit de ce qu'elle a griffonné sur les feuilles froissées. Ses jambes retrouvent le chemin pour elle, elles l'ont en mémoire bien plus sûrement que sa tête. Combien de fois dans sa vie Solange a-t-elle traversé la place des Victoires ? Comment la poussée de l'asphalte au contact de ses semelles n'aurait-elle pas imprimé de trace dans les mouvements de son corps ?
Bien sûr, les pas de Solange connaissent aussi par cœur le chemin qui mène au Palais-Royal. Ce soir ils l'y conduisent presque contre son gré et après bien des détours. Elle leur a fait prendre une autre direction. Elle a besoin de marcher vite, les journaux serrés sous son bras et sans rien sentir du froid. Elle n'a pas besoin de lire les plaques, elle sait le nom des rues que ses jambes arpentent, Coquillère, Croix-des-Petits-Champs. Elle se met à compter ses pas, la Bourse de Commerce, elle augmente encore son allure, rue Jean-Jacques Rousseau, elle lève les yeux vers la plaque, philosophe français (1712-1778), philosophe, elle est essoufflée lorsqu'elle arrive au Louvre. Sous les arcades elle passe à toute allure devant un musicien sans public qui accompagne à l’accordéon une voix chaude en trémolos, sur l’air du Vent d’hiver et de Mon beau sapin. Elle se souvient qu’à l’automne 1589, quand la peste sévissait dans la cité juive de Prague, les deux compères Koppel-Bär et Jäckele-Nau ne pouvaient plus gagner leur vie en égayant de leur violon les fêtes absentes en ces temps de douleur. Ils allaient la nuit dans le cimetière recueillir la maigre pitance que des âmes pieuses laissaient sur les tombes et ils y voyaient passer les ombres des enfants morts, et aussi l’Ange de Dieu qui bientôt, dans la Synagogue Vieille-Nouvelle, appellerait les noms des défunts à venir. C’était à l’époque où l’empereur Rodolphe rêvait de la belle Esther depuis son château du Hradcin. Elle compte que cela fait exactement 400 ans. Soulagée d’avoir eu l’esprit un instant diverti par ce souvenir du livre de Leo Perutz qu’elle lisait lors de son premier voyage à Prague, La Nuit sous le Pont de Pierre, Solange rebrousse chemin. Elle trouve dans son sac une pièce qu’elle dépose avec précaution dans la sébile du chanteur anonyme. Ils se sourient.
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