Les lettres que Solange a reçues depuis novembre de Berlin, de Prague ou de Varsovie sont éparpillées sur la table ovale. L’hiver avance vers sa fin. Dans la lumière ronde qui tombe de l’abat-jour sur le piano, Solange les relit, les trie, essaie de les ordonner pour en construire un récit. Ces lettres sont toutes pleines d’une excitation incroyable. Incroyable serait en première position, si Solange faisait une analyse des fréquences sémantiques. Elle n’en a pas besoin pour percevoir l’incrédulité qui a fait trembler les mains lorsqu’elles ont tracé les mots : nous pouvons sortir de chez nous. Les visages traversent les frontières pour atteindre l’esprit de Solange. Elle relit les formules de conjuration qui entourent chaque phrase de chacune de ces missives. Comment tout cela va-t-il évoluer ? Solange reste aussi prudente que les lettres. Tout est allé si vite. Les mains qui écrivent n’ont pas eu le temps de réaliser ce qui s’est passé. Elles le répètent chacune plusieurs fois comme pour se persuader que ce n’est pas une illusion, que les frontières ont été effectivement ouvertes : c’est incroyable. Nous pouvons sortir de chez nous.
Trente ans après, réflexion et fiction autour de la chute du mur de Berlin
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